3 Contes de Côte d’Ivoire

Comme la plupart des contes indigènes à l’Afrique de l’Ouest, les allégories et les récits traditionnels transmis au fil des générations d’ivoiriens captivent et éclairent, surprennent et guident, recréent et renforcent les valeurs sociales de leurs auditeurs. À travers une panoplie de personnages — monstres fantastiques, protagonistes rebelles — les dichotomies morales se présentent : le rôle de l’individu, de l’étranger, du sauvage et de l’inconnu, contre celui de la communauté, du citoyen, de la civilisation et du familier.

Ces trois contes de Côte d’Ivoire — histoires de transgression et de transformation — sont de rares transcriptions provenant de conteurs locaux.


Conte 1 : La fille rebelle et le cadavre

Textile du peuple sénoufo de Korhogo qui illustre les personnages des contres de la Côte d'Ivoire.
Textile du peuple sénoufo de Korhogo en Côte d’Ivoire.

Il était une fois une très belle fille, elle s’appelait Nan Kôgnon. Mais, Nan Kôgnon refusait tous ceux qui lui demandaient sa main. Nan Kôgnon refusa en mariage, même ce redoutable et craint chasseur de toute la tribu, le grand chasseur N’gassélet de chez nous, au prétexte qu’il portait des cicatrices.

Voilà qu’un jour, il arriva un très bel homme bien bâti et d’un très beau teint et sans aucune cicatrice sur le corps. Ce jour là, Nan Kôgnon se trouvait à l’entrée du village. À sa vue, la jeune fille s’écria : « Voici l’homme de ma vie, c’est lui que j’attendais pour me marier. Enfin il est arrivé, mon mari, mon mari est arrivé. » Aussitôt, elle exigea que soit célébré le mariage. Ce qui fut fait et après quoi, le couple décida de rejoindre le domicile conjugal.

Sur le chemin, dès qu’ils quittèrent le village, le mari de Nan Kôgnon se débarrassa de son beau boubou. Sa femme surprise lui demanda :

« — Homme, pourquoi ôtes-tu ton boubou ?

— J’ai chaud. Répondit-il. »

Un peu plus loin, juste au détour qui mène au cimetière du village, ce fut alors son dessous qu’il enleva au même motif. Ils entrèrent alors dans le cimetière, le longèrent, et juste avant d’arriver à l’autre extrémité, Nan Kôgnon sentit une odeur puante à ses côtés. C’était celle de son époux, qui, tout le temps de la traversée du cimetière, se décomposait, perdant ainsi sa chair. Prise d’effroi, son épouse voulut fuir. Mais « klou » ! Le mari la saisit et lui dit : « Tu n’iras nulle part. Tu m’as choisi, alors c’est ici que tu vivras. Fais bouillir de l’eau pour la verser dans le creux de ma tête. »

C’était là, la tâche quotidienne de Nan Kôgnon. Elle maigrissait et elle était malheureuse. Les nuits tombées, Nan Kôgnon chantait :

Kisson sani djémé          – Que d’or ne t’a-t-on pas proposé ?
Elé kô lé tiofê.                 – Tu as refusé
Kison wari djémé           – Combien d’argent ne- t-a-t-on pas proposé ?
Elé kô lé tiofê.                 – Tu as refusé
Kanassé cabrou bona   – Une fois dans la « demeure-tombe »
Tchè kè là sou é             – L’homme est devenu cadavre
Nangnogori…                 – Chères mères…

Un soir alors qu’elle chantait, N’gassélet était à l’affût d’un buffle, là-bas, non loin de la rivière du village. Il entendit un chant. Alors par curiosité, il suivit l’écho jusqu’à découvrir son origine. Dès qu’elle aperçut le chasseur à ses côtés, la jeune fille pleurant, le supplia alors de la sauver. Ce que fit le chasseur. Une fois en famille, la jeune fille demanda qu’on la marie sans condition à N’gassélet. Celui-ci accepta et Nan Kôgnon devint l’épouse du grand chasseur de chez nous, elle fit de beaux enfants à la fois travailleurs et humbles.

Conte djimini du village de Yaossédougou (Dabakala, Centre-Nord de la Côte d’Ivoire). Conteuse : Fofana Gnadjo, vendeuse à Bouaké, août 2001.​ [1]​


Conte 2 : Lune de miel en forêt avec Python

Textile de Korhogo du peuple sénoufo qui illustre une antilope et un serpent, des animaux souvent présents dans les contes de la Côte d'Ivoire.
Antilope et serpent sur un textile de Korhogo.

Dans un village des pays lointains, au temps jadis, vivait une belle fille. Si belle, que tous en parlaient, même dans les coins de la forêt, on en parlait. Mais, cette jeune fille ne voulait point se marier. Ses parents, le village, tous l’avaient beau conseillée mais en vain. Cette enfant restait ferme sur sa décision. Mais, un soir, elle avait promis à sa mère qu’elle lui couvrirait la tête d’une calebasse le jour où elle rencontrerait l’homme qu’elle-même désire.

À la mort de la Reine, on annonça les funérailles. Les étrangers arrivèrent de partout : des notables, des hommes, des femmes, des enfants, même les génies de la brousse étaient [aux] obsèques de la Reine. Python, lui se transforma en un bel homme. Un soir, il traversa la cour de la jeune fille, alors qu’elle pilait le foutou pour le repas du soir. Dès qu’elle l’aperçut, kpohoro… ! Elle couvrit la tête de sa mère avec une calebasse à la surprise des amis de cette dernière. « J’ai compris », dit la mère.

Ils se marièrent et restaient ensemble. À la fin des funérailles, les gens retrouvèrent leur village. Le garçon [Python] demanda lui aussi la route. Mais, il conseilla à sa chérie de rester au village ; ce qu’elle refusa d’ailleurs. « Pas question, tu veux m’abandonner ici, seule ! »

« Non ! Je pars avec toi ». C’est ainsi qu’ils partirent, tchou tchou tchou…, pour une très longue marche à travers monts, fleuves, savanes et forêts. Ils arrivèrent là, devant un grand et profond trou. Le [mari] dit à [sa femme] très épuisée : « c’est ici mon village, entrons et asseyons nous là ». Ils vivaient là-bas, eurent même des enfants. Il y avait des enfants serpents et des enfants noirs [humains]. Chaque matin, père Python entrait en brousse à la recherche du gibier. Il n’en venait jamais bredouille. C’était un bon père qui veillait bien sur eux. Cela faisait maintenant plusieurs sécheresses passées qu’elle [la femme] avait quitté sa famille.

Un jour, sa marâtre décida de lui rendre visite. Et ce, contre le gré des membres de la famille et du village. Elle fit le chemin et un soir de pluie, elle retrouva sa famille au milieu d’un mélange de noirs et de serpents. On la reçut et elle se comporta raisonnablement envers eux. Elle lavait aussi bien les enfants serpents que les enfants noirs. Elle s’en occupait très bien. Six jours passés, elle demanda la route à Python et sa fille. On la lui accorda. Toutefois, Python lui recommanda, de boire plutôt l’eau boueuse que l’eau claire de la rivière sur le chemin de retour. Ce qu’elle fit à satiété.

Après une longue marche, elle retrouva sa case conjugale. Souffrant de douleurs au ventre, elle se mit à vomir. Mais qu’est-ce que je ne vous dit pas, de l’or, de l’or à remplir toute la case. Elle en offrit à la génitrice de la fille. « O kpô ! Ma fille te donne de l’or, et c’est juste des miettes que tu me présentes ! J’irai la voir moi-même et on verra ».

Un soir de tornade, la voici chez sa fille. « Mon Dieu, c’est avec des serpents que tu vis ? Des enfants serpents ? Avec des enfants humains ? Malheur à moi de t’avoir mise au monde ».

Durant son séjour de quatre jours, elle n’avait jamais touché aux enfants serpents. Elle ne s’occupait que des enfants humains. Elle demanda la route. Python toujours donna sa même recommandation.

« Eh é é… ! Ce python me prend pour une bête. Il est fou lui. Moi boire de l’eau boueuse ? Où ça ? » Arrivée à la rivière, elle choisit l’eau claire, en but abondamment. Une fois chez elle au village, elle eut envie de vomir. Elle se dirigea derrière la case, mais malheur, Python y était. Il la tua, transporta son corps dans son trou. « Veux-tu du gibier à peau lisse ou celui couvert de poils ? », demanda-t-il à son épouse. Comme elle avait décodé le message, elle choisit le gibier à peau lisse. Elle demanda à Python de lui permettre d’accompagner le corps de sa mère au village. Python accepta. Et elle s’en alla avec un enfant serpent et un enfant noir.

Arrivés au bord de la rivière, elle donna à boire aux enfants. « Buvez-en, fils d’un vrai homme, ce n’est pas la faute à votre maman, ni à votre papa, c’est la faute à votre grand-mère ». Python entendit sa détresse. « Rentre avec l’enfant noir et baptise-le Anini** ». Quand vous entendez Anini chez nous les bona, voilà son origine. C’est à cause de la sottise de la femme que cela est arrivé.

Conte agni-bona de Koun Fao, région à l’est de la Côte d’Ivoire. Conteur : Kossia Yao, octobre 2006.​ [1]​

** Les Agni-bonas et les Baoulés appellent le python agni. Le suffixe ni désigne la mère. Le nom Anini désigne donc la mère du serpent.


Conte 3 : Valy, le prince difficile et la lionne

Textile de Korhogo du peuple sénoufo qui illustre un lion, un animal souvent présent dans les contes de la Côte d'Ivoire.
Lion sur un textile de Korhogo.

Il était une fois, un riche roi qui n’avait qu’un fils, Valy, unique héritier. Quand il devint majeur, Tchêkô son père l’encouragea au mariage. Il invita un soir tout le village et demanda que se présentèrent au palais toutes les plus belles filles de sa tribu. Ce qui fut fait. Elles vinrent là, défilèrent l’une après l’autre sous les regards du roi, du prince et de toute la notabilité. Mais, le prince trouva à redire sur chacune d’elle, au point que son père et toute la notabilité le qualifièrent d’enfant difficile. Il leur promettait qu’il se marierait au moment venu, c’est-à-dire lorsqu’il aurait rencontré la femme de son goût.

Voilà qu’un jour on aperçut une très belle fille dans le village. Elle fit trois tours du village. Partout on parlait de sa beauté extraordinaire. Valy alla trouver Tchêkô et lui dit : « — Père, ma dulcinée tant attendue est venue. Célébrons le mariage ce jour même.

— Mais, qui est-elle ? On ne la connaît même pas, on ne sait pas de quel village elle vient et de quelle famille. Sois un peu patient mon fils !

— Non ! C’est maintenant ou jamais. »

Le roi céda, on célébra un mariage princier. La nuit tombée, le prince rejoignit la mariée dans la chambre de noces. Mais, au milieu de la nuit, on entendit des hurlements dans leur case. Les hommes accoururent chez eux. Curieusement, on y trouva le prince mort, déchiqueté par une lionne furieuse qui bondit contre toute attente pour fondre dans la brousse.

Conte suivi à l’émission La porte de mon cœur, ONUCI FM / 4-7-2007. Conteuse et présentatrice radio : Binta Fall.​ [1]​


Sources et lectures complémentaires

  1. [1]
    Lambert Konan Y. « Le monstre des contes négro-africains de la pédagogie par la peur : un agent de la régulation sociale ». Postures, Dossier « D’hier à demain : le rapport au(x) classique(s) » [En ligne]. 2012. Vol. 16, p. 95‑112. Disponible sur : < http://revuepostures.com/fr/articles/lambert-konan-16 > (consulté le 11 mars 2019)
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