3 Contes yoroubas de supercherie créative

Tous les éléments attribués au drame classique sont présents dans les contes traditionnels des Yoroubas; un cadre, un ton, des personnages hauts en couleur, un dilemme ou un contraste éthique entre le bien et le mal, l’honneur et la honte, ou bien, comme dans les trois contes suivants, la vérité et la tromperie, à travers le prisme de l’artisanat et de la création.

Ici, les apparences peuvent être trompeuses !


Conte 1 : L’homme-tête

Tête. Détail d’une tunique antique Shango des Yorouba, perlée à la main. WorthPoint Gallery.

Il y a un pays où les habitants ont des têtes mais pas de corps. Les têtes se déplacent en sautant au ras du sol, mais ne vont jamais très loin.

L’un des hommes-têtes voulait voir le monde, alors il s’en alla en secret un beau matin.

Après avoir parcouru une certaine distance, il vit une vieille femme au seuil d’une hutte, et lui demanda si elle voulait bien lui prêter un corps. La vieille dame lui prêta volontiers le corps de son esclave, et la tête la remercia et poursuivit son chemin.

Plus tard, il tomba sur un jeune homme qui dormait sous un arbre, et lui demanda s’il voulait bien lui prêter une paire de bras, vu que le jeune homme semblait ne pas utiliser les siens. Le jeune homme accepta, et la tête le remercia et poursuivit son chemin.

Ensuite, il arriva au bord d’une rivière où des pêcheurs étaient assis en train de chanter et de réparer leurs filets en forme de cônes. La tête demanda si l’un d’entre eux voulait bien lui prêter une paire de jambes, vu qu’ils étaient assis et n’avaient pas besoin de marcher. L’un des pêcheurs acquiesça, et la tête le remercia et poursuivit son chemin.

Mais maintenant, avec des jambes, des bras, et un corps, il avait l’air d’être un homme comme les autres.

Le soir venu, il atteignit une ville et vit des jeunes filles dansant pour les curieux qui jetaient des pièces aux pieds de leurs favorites. La tête jeta toutes ses pièces vers l’une des danseuses, et elle admira tellement son beau physique qu’elle accepta de l’épouser et d’aller vivre avec lui dans son pays.

Le jour suivant, ils s’en allèrent ensemble, mais quand ils arrivèrent au bord de la rivière, l’époux ôta ses jambes et les rendit au pêcheur. Plus tard, ils trouvèrent le jeune homme, toujours endormi sous son arbre, et le mari lui rendit ses bras. Enfin, ils arrivèrent à la hutte où la vielle femme se tenait, et là, l’époux céda son corps.

Quand la mariée vit que son mari n’était qu’une tête, elle fut remplie d’horreur, et s’enfuit aussi vite qu’elle put.

Maintenant que la tête n’avait ni corps, ni bras, ni jambes, il ne put pas la rattraper, et la perdit pour toujours.​​ [1]​


Conte 2 : Oluronbi

Oiseau. Détail d’une tunique antique cérémonielle des Yorouba, perlée à la main. Invaluable Gallery.

Il y avait un village où aucun enfant n’était né depuis de nombreuses années, et les habitants étaient très angoissés.

Finalement, toutes les femmes du village allèrent ensemble dans la forêt, au pied de l’arbre magique, l’Iroko, et implorèrent l’aide de l’esprit de l’arbre.

L’esprit de l’Iroko demanda quelles offrandes elles lui apporteraient s’il acceptait de les aider. Les femmes lui promirent du maïs, des ignames, des fruits, des chèvres et des moutons; mais Oluronbi, la jeune épouse d’un sculpteur sur bois, promit de lui donner son premier enfant.

En temps voulu, des enfants vinrent aux femmes du village, et le plus beau de tous ces enfants fut celui auquel Oluronbi donna naissance. Oluronbi et son mari adoraient tellement leur enfant qu’ils ne purent pas consentir à l’offrir à l’esprit de l’Iroko.

Les autres femmes apportèrent les offrandes qu’elles avaient promises, du maïs, des ignames, des fruits, des chèvres, et des moutons; mais Oluronbi n’apporta rien pour apaiser l’arbre.

Hélas ! Un jour, lorsqu’Oluronbi traversa la forêt, l’esprit de l’Iroko l’attrapa et la transforma en petit oiseau brun, qui s’assit dans les branches de l’arbre et chanta plaintivement:

« L’une promit un mouton,
L’autre promit une chèvre,
L’autre encore un fruit,
Mais Oluronbi promit son enfant. »

Lorsque le sculpteur sur bois entendit le chant de l’oiseau, il comprit tout de suite ce qu’il s’était passé et chercha un moyen de récupérer sa femme.

Après avoir réfléchi pendant plusieurs jours, il commença à sculpter une grande poupée de bois, avec la taille et l’apparence d’un vrai enfant. Il ajouta une petite chaîne d’or autour du cou de la sculpture et l’emballa dans de beaux tissus avant de la poser au pied de l’arbre. L’esprit de l’Iroko crut que c’était bien l’enfant d’Oluronbi, alors il retransforma le petit oiseau en femme et saisit l’enfant dans ses branches.

Oluronbi retourna chez elle avec joie, et veilla à ne plus jamais errer dans la forêt.​​ [1]​


Conte 3 : Les dix orfèvres

Récolte. Détail d’une tunique antique cérémonielle des Yorouba, perlée à la main. WorthPoint Gallery.

L’orfèvre d’un petit village eut dix fils, auxquels il enseigna son métier.

En temps voulu, ils devinrent chacun des artisans habiles, et lorsque le vieillard fut proche de la mort, il appela ses dix fils à ses côtés et leur dit:

«  Mes fils, dans ce petit village, il n’y a évidemment pas assez de travail pour dix orfèvres. J’ai donc décidé que seul le plus doué d’entre vous restera ici à ma place, et les autres devront aller ailleurs dans le monde pour trouver leur fortune.  »

Les fils s’exclamèrent tous que cela était une bonne idée. Mais comment savoir qui était le plus doué d’entre eux ?

Le vieil homme sourit et répondit:

« J’ai aussi pensé à ça. Je vous donne à tous un mois au cours duquel vous produirez un objet d’or, et à la fin du mois, je déterminerai lequel a été le mieux exécuté. »

Aussitôt, les dix fils se mirent au travail pour façonner une œuvre, et chacun fit preuve d’une grande assiduité pendant le temps alloué.

A la fin du mois, ils se présentèrent à leur père, allongé par terre, moribond. Ils placèrent devant lui leurs créations.

L’un avait façonné une fine chaîne d’or, chaque maillon impeccable en forme d’éléphant; le deuxième, un couteau finement orné; le troisième, un cercueil miniature; le quatrième, une bague en forme de serpents entrelacés aux écailles brillantes; le cinquième, une cruche avec une silhouette attrayante; et ainsi de suite.

Le vieil homme sourit, heureux de voir ce que la diligence de ses enfants pouvait accomplir. Mais lorsqu’il compta les objets devant lui, il n’en trouva que neuf. Quand il apprit que l’un de ses fils n’avait rien produit, il se mit en colère, surtout que c’était son fils ainé, celui qu’il considérait secrètement plus talentueux que ses frères.

Après avoir amèrement réprimandé ce fils-là, qui s’appelait Ayo, pour sa fainéantise, le père s’apprêta à rendre sa décision sur le travail des frères cadets.

Mais soudainement, Ayo prit le devant et implora son père d’attendre encore une heure avant de faire son choix.

« Entre temps, père, dit-il, asseyons-nous ensemble autour du feu pour la dernière fois, pour sécher le maïs et raconter des histoires. »

C’était de cette façon que la famille passait le temps lors de la saison des pluies, et ils acquiescèrent tous.

Quel ne fut pas l’ébahissement du père lorsqu’il essaya en vain de cueillir les grains ! L’épi était en or ! Voici ce qu’Ayo avait créé, et il avait même préparé cette ruse pour vérifier la perfection de son travail. Ils avaient tous été dupés, convaincus que c’était vraiment un épi de maïs.

C’est pourquoi le père et chacun des neufs frères convinrent que le travail d’Ayo était sans aucun doute le meilleur. Ayo prit donc la place de son père, et ses frères allèrent chercher fortune dans différentes directions.​ [1]​


Source et lecture complémentaire

  1. [1]
    Ogumefu M. I. Yoruba Legends. [En ligne]. Londres, UK : Sheldon Press, 1929. Disponible sur : < http://www.sacred-texts.com/afr/yl/index.htm > (consulté le 3 juin 2019)

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