Le bouffon sacré du Mandé

« Comprendre la comédie, c’est comprendre l’humanité, car le sens de la comédie est au cœur de l’être humain. »

— Conrad Hyers, The Spirituality of Comedy, Comic Heroism in a Tragic World.

Photographie du chef korèduga de Mimana au Mali. Le clown ou le bouffon porte des morceaux de tissus qui forment son costume et un masque coloré en forme de singe.
Yakouba Boirré, le chef korèduga de Mimana, Mali, de Jethro Massey.

Prédestiné à provoquer

Les humoristes, les anticonformistes, les blagueurs et les farceurs ont fait leur apparition dans toutes les sociétés humaines, des séculaires fous du roi britanniques coiffés de clochettes, aux clowns heyókȟa de l’Amérique du Nord, où la comédie franchit le seuil du spirituel, du cérémoniel et du sacré.

Tout comme le heyókȟa des Lakotas, habillé de haillons et dont le destin est déterminé par les puissants êtres divins associés à la foudre, ou même le payakyamu des Indiens Pueblos, habillé de rayures noires et blanches, qui est initié dans son rôle de comique divin par une société secrète, le bouffon ouest-africain est choisi de façon mystique et préparé par le destin lui-même. Le clown rituel des Sénoufos est désigné par une chaîne d’événements sacrés, transcendants et prédestinés — une série de malheurs, un trouble physique soigné plus tard, et une divination :

« Moi je suis né les poignets fermés ; jusqu’à trois jours, personne ne savait ce qu’il y avait dans mes poignets. C’est ma mère qui les a ouverts et a trouvé la graine de ’goussogo’. Mes parents ont fait fi de cela. Il a fallu que je tombe malade d’un orteil que l’on a soigné en vain. C’est après divination qu’il s’est avéré que je suis un bouffon. C’est ainsi que mes parents m’ont cherché un collier de graine de ‘goussogo’ et la tenue de morceaux de tissus ramassés sur les tas d’ordures. »

— Amidou Baki Dembele, Bouffon de Natindougou, Burkina Faso.*

Avec des graines de goussogo, des haillons, un coq noir et un poulet blanc — ainsi que la permission prédestinée de provoquer, de parodier, de railler et de titiller — l’initiation formelle peut commencer. Le clown rituel doit maitriser l’art burlesque du travestissement, doit apprendre à incarner le ridicule, l’incongru, le sens dessus dessous. Car c’est avec l’inversion, le retournement et le bouleversement des normes culturelles que les valeurs traditionnelles, spirituelles et sociétales sont, dans l’hilarité et avec ironie, réaffirmées.

« À cheval » sur les accessoires et les artifices comiques

Tandis que les bouffonneries du clown sénoufo burkinabé sont accompagnées de son kané emblématique — un instrument musical courbé au bord denté —, l’espièglerie de son homologue du nord, le korèduga du Mali, est annoncée par son symbole ancestral, le niokala so, un cheval de bois.

Photographie d'un cheval de bois, ou Niokala So, utilisé par les korèdugaw, les bouffons ou clowns du Mandé.
Le “Niokala So”, de Jethro Massey.

« Parmi les objets d’art du Mali et des pays limitrophes du sud du fleuve Niger, les chevaux des korèdugaw constituent une étrange cavalerie. Ces chevaux de bois pour adultes […] sont l’emblème d’une catégorie de sages [les ultimes ‘cousins à plaisanterie’] qui a le privilège de se moquer de tout et de tous » écrit l’’anthropologue Jean-Paul Colleyn dans Les chevaux de la satire : les kórèdugaw du Mali.

Tout comme le clown Dogon aramóngu-nan, le korèduga du Mandé se régale de courses sauvages en parodiant les cavaliers, particulièrement lors de périodes difficiles : récoltes incertaines, morts suspectes, moments de conflits. En juxtaposant l’adversité et l’absurde, le solennel et le satirique, le problématique et la plaisanterie, le bouffon, à la fois drôle et sage, révèle et réconcilie. Pour les Bambaras, cet ancien art ― datant du royaume de Ségou ― est raffiné dans les sociétés Korè d’initiation des jeunes hommes.

Photographie en noir et blanc de l'anthropologue Marcel Grieule, d'un korèduga, un bouffon ou clown du Mandé, dans son costume équestre rituel. Il chevauche un cheval de bois, porte un sabre et un masque en forme de tête de cheval. Le cheval, ou "so", est symboliquement associé à l'intelligence, l'esprit et l'intuition.
Image: Un korèduga dans son costume équestre rituel. Le cheval, ou “so”, est associé de façon symbolique à l’intelligence, l’esprit et l’intuition. Photographie de l’anthropologue M. Griaule (1930) / Photothèque du Musée de l’Homme, Paris.

Mais c’est derrière un masque sowei cassé, échevelé et rustaud que la bouffonne gonde fait son apparence dans les mascarades rituelles de la société secrète exclusivement féminine Sande de Sierra Leone. Indélicate, indigne et audacieuse, elle est l’antithèse des idéaux mendés de l’élégance et de la beauté. Elle met à bas tous les paradigmes culturels, mais ce n’est que pour les voir paradoxalement se renforcer.

Le redresseur rituel

Photographie en sépia d'un korèduga, un bouffon ou clown du Mandé de la région de Ségou, en train de rire. Il porte les haillons traditionnels des bouffons.
Les noms donnés aux bouffons à la naissance bouleversent la tradition de dénomination : Sekinkolon (vieux panier), Nyamakolon (pouvoir sans valeur), Tietemalo ou Malobali (sans honte). Photographie d’un Korèduga de Mimana au Mali par le cinéaste-photographe Jethro Massey.

Le bouffon d’un village peut apparaître sous ses aspects quotidiens, en tant que crieur public, médiateur, ou farceur carnavalesque, mais sa présence cérémonielle est « à la fois subversive et moralisante, dérisoire et fondamentale, profane et religieuse, drôle et effrayante. »** Il est excentrique et fantaisiste, intimidant et inquiétant, et probablement, contre toute attente, l’ultime redresseur. Comme le heyókȟa sacré des Lakotas d’Amérique du Nord, qui est connu sous le nom du « redresseur » ou de « l’aplanisseur » et qui court fiévreusement avec son marteau pour aplanir tout ce qui est rond ou courbé à portée de vue, le clown ouest-africain est tout aussi déterminé à tout remettre au droit.

Sources et lectures complémentaires

Livres :

  • Hyers, C. (1996). The Spirituality of Comedy, Comic Heroism in a Tragic World. New York, US: Routledge.
  • Colleyn, J-P. (2011). Les chevaux de la satire : Les koredugaw du Mali. Paris, France: Gourcuff Gradenigo.
  • Janik, V. (Ed.). (1998). Fools and Jesters in Literature, Art, and History: A Bio-Bibliographical Sourcebook. Westport, CT, USA: Greenwood Publishing Group.

Articles en ligne :

  • Phillips, R., Cosentino, H., Busselle R. (n.d.). Women’s Art and Initiation in Mendeland. Retrieved April 22, 2019, from The University of Iowa’s
    Art and Life in Africa.
  • Carbonnel, L. (2018). Intrusions bouffonnes au Mali dans le quotidien et dans les cérémonies : la question de l’échelle dans l’analyse des ambiances. Communications, 102(1), 123-135. Retrieved April 22, 2019, from Cairn.Info.**
  • Carbonnel, L. (2016). Les rebuts captivants. Techniques & Culture, Online, 65-66. Retrieved April 22, 2019, from OpenEdition.

Sites web :

  • Histoires du Pays Senoufo. Centre de Recherche pour la Promotion et la Sauvegarde de la Culture Senoufo à Bobo-Dioulasso. Retrieved February 24, 2019.*

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