La calebasse, une constante culturelle et cosmologique

Ce n’est pas ce qu’Einstein avait à l’esprit quand il introduisit ce terme mathématique pour décrire la nature de l’univers, mais il y a bien dans l’Afrique de l’Ouest traditionnelle une sorte de « constante cosmologique » conceptuelle, un modèle récurrent et invariable du cosmos, qui repose sur la calebasse.

Photographie en gros plan sur une calebasse bozo engravée, réparée au fil des années.
Calebasse de mariage Bozo réparée. Patrick Gries / Musée du Quai Branly​ [1]​

La calebasse, gourde cosmique (igbá ìwà)

« Igbá nlá méjì s’ojú dé’ra won. »

(Les deux moitiés d’une gourde créent un univers.)

— Adage yorouba

Si la cosmologie d’une culture — du grec ancien κόσμος, cosmos (« ordre, monde ») et λόγος, logos (« mot, discours, raison ») — est la façon par laquelle ses membres contemplent la création, la structure et la dynamique de l’univers, alors la conjecture théorique et culturelle de l’ancienne Afrique de l’Ouest s’est matérialisée sous la forme d’une « gourde cosmique » avec son iconographie descriptive, intuitive, et explicite.

Dans la cosmologie yorouba, cette calebasse conceptuelle est divisée en deux moitiés symétriques mais opposées, la base et le couvercle ; l’un contenant le visible, l’humain, le terrestre, et l’autre l’invisible, l’éthéré et l’éternel.

« La moitié supérieure représente la masculinité (ako) ainsi que les cieux (isálòrun) — le domaine des esprits invisibles. La seconde moitié représente le feminin (abo) et les eaux primordiales à partir desquelles le monde physique (ayé) fut plus tard créé. On dit qu’un pouvoir mystérieux appelé àse tient la gourde dans l’espace, et permet au soleil et à la lune de briller, au vent de souffler, à la pluie de tomber, aux rivières de couler, et à toute chose, vivante ou non, d’exister. »

— Historien de l’Art et chercheur Nigérian, Babatunde Lawal​ [2]​

La calebasse en tant que modèle de l’univers se retrouve également dans les descriptions cosmologiques ancestrales des Fons ; éternel, divisé en deux,  avec un ciel masculin (Lisa) au-dessus, et une terre féminine (Mawu) en dessous. Les Haoussas imaginent que l’union des deux moitiés marque l’horizon, une rencontre harmonieuse de la sphère terrestre et céleste. Si l’on multiplie les sphères supérieures, en plaçant de nombreuses gourdes à la manière de poupées russes, la vision peule d’un ciel superposé d’étoiles est complète.​ [3,4]​

Que la calebasse sphérique ait été utilisée comme modèle originel — son contour tracé au charbon par Kuiye, le Créateur des Batammaliba, pour donner à la terre sa forme circulaire — atteste son importance cosmogonique. Et, selon une légende sur l’origine des humains, « Kuiye prit ensuite une graine de calebasse et dit, ‘J’aimerais avoir des humains’ et cette vigne en produisit. » Depuis, les humains n’ont fait que se multiplier. Il est donc approprié que le mot Batammaliba pour la calebasse, fayafa, soit aussi le mot pour la multiplication.​ [5]​

La calebasse, constante culturelle

Les chercheurs en anthropologie évolutive ont confirmé que la calebasse, Lagenaria siceraria, a été cultivée en Afrique de l’Ouest depuis au moins quatre mille ans​ [6]​, bien assez longtemps pour se tailler la place d’objet culturel par excellence. Étanche et légère, sa coque dure et creuse est utilisée pour créer des objets aussi divers que des hochets, des récipients, des emblèmes rituels.

Peinture abstraite de danseurs, l'un d'eux tenant une calebasse décorée, par l'artiste ghanéen Emmanuel B. Croker.
“Calabash Dancers”, de l’artiste ghanéen Emmanuel B. Coker

La calebasse apparaît partout, et à tout moment : posée par terre pour marquer le lieu d’un rassemblement, remuée dans les mains d’un devin touareg​ [7]​, tenue en équilibre sur la tête d’une porteuse d’eau, présentée finement ornée par la jeune mariée peule​ [3]​, remplie à ras bord de remèdes traditionnels chez le guérisseur ou de millet fermenté chez le brasseur, ou encore frappée en tant que « tambour des morts » pour les funérailles traditionnelles des Éwés.​ [8]​

La calebasse est adorée, rarement abandonnée. Elle est réparée et rapiécée au fil du temps. Entière, robuste et fiable, elle est la bouée du pêcheur Kabawa, la caisse de résonnance du musicien Mandé, le sujet d’histoires​*​ et la substance de chants​†​​‡​. Une fois fracassée, elle n’est plus digne de confiance, et ses fragments se retrouvent enfilés le long de colliers symboliques imposés aux menteurs Bambaras.​ [9]​ Cassée, elle est aussi la métaphore visuelle des Batammalibas pour la perte d’enfants.​ [5]​

Une calebasse sous tout autre nom…

Igba en yorouba, ugba en igbo, wamdé en mooré ou flè en bambara, les mots pour désigner la calebasse sont aussi divers que les cultures qui la nomment, et aussi variés que les rôles qu’on lui donne. Les peuls arrivent à évoquer la calebasse de 23 façons différentes​ [4]​, et les Haoussas ont pratiquement autant d’idiomes, de métaphores, et de proverbes inspirés par cette gourde :​ [3,10]​

« A rarrabe da d’an duma da d’an kabewa. »

(On distingue entre la gourde amère et la sucrée, la vérité et le mensonge.)

« Kowace k’warya tan da murfinsa. »

(Chaque gourde a son couvercle, son autre moitié.)

« K’warya ta bi k’warya. »

(Une gourde suit une gourde.)

Photographie de calebasses de toutes formes et tailles, accrochées au mur d'une maison Batammariba.
Calebasses batammaribas, de Landy2Go

La calebasse est une « constante » proverbiale, philosophique, pragmatique et percussive ouest-africaine, débordant de sens, de mouvement, et de sons, à la fois terrestres et célestes.


  1. ​*​
    La tortue et la gourde de sagesse (yorouba), L’enfant-calebasse (igbo), La gourde magique (bambara), La gourde extraordinaire (gouin)
  2. ​†​
    Chant d’appel et de réponse traditionnel (ga-adangme) : Mofeamo Ke tse ne aba — ♪ Amenez chacun votre calebasse
  3. ​‡​
    Chant d’initiation du dieu de la fertilité, Litakon (Batammaliba) — ♪ “Ma calebasse est cassée et je vais en trouver une nouvelle”

Sources et lectures complémentaires

  1. [1]
    Speranza G. Objets blessés : La réparation en Afrique. Paris : Musée du Quai Branly, 2007.
  2. [2]
    Lawal B. « Èjìwàpò: The Dialectics of Twoness in Yoruba Art and Culture ». African Arts [En ligne]. mars 2008. p. 24‑39. Disponible sur : < https://doi.org/10.1162/afar.2008.41.1.24 >
  3. [3]
    Berns M. C. Gourds: Their Uses and Decoration. African Folklore: An Encyclopedia. 2004. p. 307‑313.
  4. [4]
    Freudenheim B. « CRAFTS; Inventive Guises for the Gourd ». In : The New York Times [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 1990. Disponible sur : < https://www.nytimes.com/1990/03/04/nyregion/crafts-inventive-guises-for-the-gourd.html > (consulté le 17 juin 2019)
  5. [5]
    Blier Preston S. The Anatomy of Architecture: Ontology and Metaphor in Batammaliba Architectural Expression. Chicago, IL, USA : University of Chicago Press, 1987. 314 p.
  6. [6]
    Hirst K. K. « Bottle Gourd Domestication and History ». In : ThoughtCo. [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2018. Disponible sur : < https://www.thoughtco.com/bottle-gourd-domestication-history-170268 > (consulté le 17 juin 2019)
  7. [7]
    « Divination / Oracles Africains — Calebasse de divination Touareg ». In : Surnateum [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2015. Disponible sur : < http://logs.surnateum.com/divination-oracles-africains/ > (consulté le 17 juin 2019)
  8. [8]
    World Heritage Encyclopedia Ed. « Ewe (people) ». In : Project Gutenberg [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < http://self.gutenberg.org/articles/Ewe_%28people%29 > (consulté le 17 juin 2019)
  9. [9]
    Ekoué S., Metsoko Y. Sagesse d’Afrique. Vanves, France : Hachette, 2016. 160 p.
  10. [10]
    Chappel T. J. H. Decorated gourds in north-eastern Nigeria. London, UK : Ethnographica, 1977. 222 p.
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