Chuuut! Les esprits rôdent…

Dans les sociétés ouest-africaines traditionnelles, les humains et les esprits ont toujours vécu côte à côte. Une fois de temps en temps, les uns ou les autres tendent le bras à travers le voile pour une tape sur l’épaule comme pour se rappeler de leur existence mutuelle. La ligne précaire qui les sépare est poreuse ; les humains doivent conserver le terrain lorsque les esprits — malicieux, capricieux, et parfois bienveillants — rôdent.

Peinture abstraite géométrique de Cecil Skotnes de deux personnes, une écoutant en silence pendant que l'autre parle.
“Verbal Onslaught” de Cecil Skotnes.

Le tact et la sagesse, la discrétion et la retenue — et même parfois le silence complet — sont des façons africaines d’éviter de franchir cette ligne à peine perceptible, et de tenir ferme face au monde densément peuplé des esprits. Des rites et des rituels, des totems et des tabous sont plantés dans la culture comme des piquets de clôtures pour dissuader, contourner et contrecarrer les intrigues surnaturelles. Tandis que les devins et les guérisseurs se spécialisent souvent en tapotage spirituel d’épaule, les gens ordinaires doivent se protéger et éviter, à tout prix, de provoquer ces êtres grincheux et irritables.

Le son du silence

Il y a des esprits qui se cachent dans le creux des baobabs, dans les ténèbres de la brousse, dans la poussière sahélienne, dans les pierres, dans le bois, dans les fibres de l’Afrique de l’Ouest — et, au final, dans les masques, les sculptures et les amulettes créés de ces matériaux. Il y a des esprits qui errent dans l’obscurité et le silence de la nuit.

Aucun coup sur l’enclume du forgeron, aucun choc sur le mortier du broyeur, aucun cliquetis sur métier du tisserand, ni même aucun bruissement des graines contre le tablier de joueurs de mancala ne doit percer la tranquillité précaire. Dans un monde nocturne où même le sifflement innocent d’une mélodie attire les importuns — un appel involontaire aux esprits —, il va de soi, compte tenu du pouvoir de la parole dans l’Afrique de l’Ouest traditionnelle, que le langage aussi doit être mesuré, modulé, métaphorisé, ou même complétement muet après le coucher du soleil.

« On appelait jamais un serpent par son nom de nuit, car il l’entendrait. On l’appelait une ficelle . »

— Chinua Achebe​ [1]​

Saisis par la pénombre de la nuit, les mots deviennent évasifs, astucieux et euphémiques. Après la tombée de la nuit, cijin boro ou « personne de la nuit » devient la circonlocution songhai utilisée pour contourner le mot plus dangereux, carkaw, ou « sorcière »​ [2]​. Parallèlement, les serpents, le charbon de bois et les aiguilles tombent dans le domaine de l’innommable pour les locuteurs de Baïnouk-Gujaher et de Bambara au crépuscule. Les évasions verbales comme « celui qui rampe », « une corde par terre », « plein de choses noires » ou « on coud avec » sortent à la place des bouches prudentes.

MotGujaher (jour)Gujaher (nuit)
aiguilleSahraŋalufahal (on coud avec)
charbonbaŋaɲbarahi (plein de choses noires)
selmuméermuntedahal (la chose avec laquelle on cuisine)
serpentonoubooxuna (celui qui rampe)
savonsaafunaaɲejaxël (l’agréable)
MotBambara (jour)Bambara (nuit)
charbonkembofimaŋ (le noir)
aiguillemiselikaralelaŋ (outil de couture)
selkɔgɔnandialaŋ (condiment)
serpentsaaduguma fɛ (celui par terre)

[Source: Friederike Lüpke. Why African Languages​ [3]​]

Sur les langues des Touaregs, la paraphrase wa itâttin ighäydän ou « celui qui mange les chèvres » remplace l’innommable et redouté chacal, әggur ou ebәggi. Parler par tәngal, ou par « allusion », c’est l’art tamasheq du discours voilé ; un ancien talent linguistique pour tenir en échec « dangers que font courir aux hommes certains êtres surnaturels que les Touaregs appellent aljin (pl. aljinän) »​ [4]​.

Les esprits peuvent aussi appeler, par nom personnel, en pleine nuit. « Est-ce moi ? » est la réponse prudente des Igbos à une voix, vraisemblablement pas de ce monde, qui interpelle à travers l’obscurité.​ [1]​

« La parole est d’argent, le silence, d’or. »

Dans les sociétés ouest-africaines traditionnelles, la parole est esthétique, aphoristique et allégorique pour apaiser à la fois le monde ordinaire et le monde éthéré. « Laissez l’aube se lever »,  kachibọọ en igbo, veut dire poétiquement et allusivement, « bonne nuit ». Parmi les Yoroubas, on ne prononce jamais le vrai nom d’une maladie. Les Tambermas ont un euphémisme pour éviter de parler de la mort : onitiloua, ou « la personne dort ». Et pour les Lébous, le nombre exact de ses enfants n’est jamais énoncé de peur que les esprits malveillants entendent :

« Ne nous dénombre pas, s’il te plaît, nous sommes des Bouts-de-bois-de-Dieu, tu nous ferais mourir. »

— Auteur et cinéaste sénégalais Ousmane Sembène​ [5]​

Cette conception ouest-africaine de la parole modérée et de la sagesse du silence est frappante dans les masques des Mendés de Sierra Leone qui ont de minuscules bouches aux lèvres scellées, où la taciturnité est exaltée et « l’image d’un silence idéal, parfait, imprègne la société ».​ [6]​

“Sans Titre” de Cecil Skotnes

Si les mots énoncés ont le pouvoir de provoquer, le silence, ou du mois la parole plus discrète, a le pouvoir de prévenir, de protéger et de pacifier dans un monde toujours énigmatique.

Sources et lectures complémentaires

  1. [1]
    Chinua A. Things Fall Apart. New York : Anchor Books, 1994.
  2. [2]
    Minkailou M. « Exploring Euphemism in Standard Songhay ». Recherches Africaines. Annales de l’Université des Lettres et Sciences Humaines de Bamako [En ligne]. 2016. Vol. 16, p. 31‑39. Disponible sur : < https://whyafricanlanguages.org/2019/02/25/persons-of-the-night-and-special-someones-in-songhay/ >
  3. [3]
    Lüpke F. « Things You Can’t Say at Night ». In : Why African Languages [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2019. Disponible sur : < https://whyafricanlanguages.org/2019/02/17/things-you-cant-say-at-night/ > (consulté le 20 mai 2019)
  4. [4]
    Casajus D. « Parole retenue et parole dangereuse chez les Touaregs du Niger ». Journal des Africanistes [En ligne]. 1987. Vol. 57, p. 97‑107. Disponible sur : < https://www.persee.fr/doc/jafr_0399-0346_1987_num_57_1_2164 >
  5. [5]
    Sembène O. Les bouts de bois de Dieux. Paris : Pocket, 2013.
  6. [6]
    Boone S. A. Radiance from the Waters : Ideals of Feminine Beauty in Mende Art. New Haven : Yale University Press, 1986.

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