L’Écureuil et les cacahuètes : un conte kapsiki

Chaque groupe ouest-africain a son animal farceur favori, le plus célèbre étant sans doute l’araignée Anansi. Pour les Kapsikis du nord-est du Nigeria et du nord du Cameroun, aucun animal n’est plus rusé que le meke, l’écureuil fouisseur — aussi appellé le rat palmiste — qui se faufile à travers la brousse. Il a l’air câlin et innocent, mais l’écureuil est réputé avoir une morsure forte et dangereuse, qui peut facilement être infectée. Il ravage aussi les récoltes d’arachides dans les monts Mandara, la culture commerciale la plus importante des Kapsikis.

Peinture abstraite et géométrique d'un écureuil en train de manger des cacahuètes.
“Squirrel Circa 2089” de Kent Paulette.

Aucun humain ne figure dans les contes de l’écureuil : de tous les animaux, l’écureuil est le plus humain. Si humain que lorsque sa famille est évoquée dans certaines histoires, il est sous-entendu que ce ne sont pas des écureuils, mais des humains. L’écureuil, rusé et astucieux, mais aussi malhonnête et souvent cruel, représente la condition humaine pour les Kapsikis. Il illustre la lutte constante contre un ennemi plus puissant. L’ingéniosité — ntsehwele en kapsiki — est un aspect vital dans la survie, particulièrement pour un peuple historiquement dans une position minoritaire contre leurs anciens ennemis dominants, les Peuls.​ [1]​

Le conte de l’écureuil le plus célèbre, que tout Kapsiki connaît est sans doute le suivant.​ [2]​

L’Écureuil et les cacahuètes

Il est survenu… *

La marâtre d’Écureuil cultivait des cacahuètes dans une partie humide de la brousse et demanda à l’Écureuil de surveiller la culture avec vigilance. Son père lui demanda de donner le signal un peu avant la maturité des plantes pour organiser la récolte. Écureuil resta dans le champ, et lorsqu’il retourna au village les gens demandèrent comment allait la culture. « Les arachides commencent tout juste à bourgeonner », répondit-il, alors que les plantes avaient en vérité déjà fleuri. Quelques jours plus tard, les gens demandèrent à nouveau, et il répondit que les jeunes pousses se développaient bien, tandis que les tiges retournaient déjà dans la terre. Quelques semaines plus tard, lorsque les gens voulurent se renseigner à propos du champ, il leur dit que les fleurs commençaient à éclore, tandis qu’en réalité, les fruits commençaient à se former. Une semaine plus tard il déclara que les fleurs retournaient à terre, alors que les arachides étaient presque prêtes à être récoltées.

« Qu’en est-il de nos cacahuètes maintenant ? » demanda sa marâtre. « Les tiges rentrent dans le sol », répondit l’Écureuil, mais il était déjà de récolter et d’amasser toutes les cacahuètes dans une grande termitière. Une semaine plus tard : « Comment vont mes arachides ? » « Récolte dans trois semaines », répondit l’Écureuil, alors que dans le champ, il plantait des petits cailloux aux pieds des plantes. Le jour indiqué de la récolte arriva, et la femme se rendit au champ mais ne trouva que des galets dans la terre.

Peinture abstraite d'un écureuil en train de manger des cacahuètes.
“Squirrel”, peintre inconnu.

Elle s’assit alors et sanglota. « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? », mais les gens essayaient de la calmer : « Il ne faut pas pleurer dans la demeure de dieu. » [Dans la brousse, un endroit avec de l’eau est une “demeure de dieu”, où l’expression d’émotions est découragée.] Elle voulut alors se soulager et se dirigea donc vers la brousse. Écureuil vit qu’elle allait dans la direction de la termitière où il avait entreposé les cacahuètes : « Ne va pas la bas, j’ai vu un énorme serpent par la bas ; je ne peux pas laisser la femme de mon père se faire mordre par un serpent. »

La femme répondit : « Quel est le problème ? Je ne vaux rien de toute façon, vu que je n’ai rien à manger cette année. » Sur son chemin, elle trouva la termitière débordant d’arachides : « Qu’est-ce que c’est que ça, Écureuil ? As-tu récolté toutes mes cacahouètes pour les cacher ici ? » La femme appela ses collègues pour attraper l’Écureuil, mais il réussit à s’enfuir. De retour chez elle, elle dit à son mari : « Ton fils a récolté mes arachides pour les cacher dans une termitière ; maintenant, les autres disent que mon champ n’a rien produit. »

« Ou est l’Écureuil, maintenant ? »

« Il s’est enfui dans la brousse. »

« Je vais l’envoyer chercher », dit son mari, et il envoya ses voisins pour l’attraper, en vain car l’Écureuil refusa de rentrer à la maison.

« Que faire ? Comment le faire revenir ? » demanda le père. On lui conseilla de faire semblant d’être mort. Les villageois décorèrent somptueusement son corps et l’assirent dans une chaise dans l’avant-cour. Ensuite, ils allèrent dans la brousse pour annoncer à l’Écureuil que son père avait décédé. « Ce n’est pas moi, l’aîné », répondit l’Écureuil. « Appelez mes frères. » Lors des obsèques, ils mirent du sésame devant le « cadavre » pour manger, et l’Écureuil vint et se mit à gémir : « Mon père, qui m’a donné de tels grands pots de viande. » Et il prit le sésame et mangea. Quand il voulut se servir de sésame une troisième fois, son père l’attrapa. « Déballez-moi, tout le monde ; nous allons punir l’Écureuil. » Les gens dévêtirent le père et lièrent l’Écureuil avec de solides cordes pour le suspendre dans le recoin du dabala [la case qui fonctionne comme vestibule entre l’avant-cour et la maison]. Sous lui, ils bâtirent un grand feu et brulèrent du poivre, du tabac, et des euphorbes pour créer un nuage the fumée brulante qui piqua ses yeux et les fit couler. L’Écureuil soufra.

Le Léopard entra dans le dabala et vit l’Écureuil suspendu là-haut. « Que fais-tu ici, cousin ? » demanda-t-il. « Ils m’ont mis ici pour distribuer le sel à ceux qui en veulent », répondit l’Écureuil.

« Donne-moi du sel, s’il te plait, cousin. » L’Écureuil fit tomber une grosse boule de morve sur le Léopard.

« Hmm. C’est bien salé. Donne-moi en encore, cousin. »

« Laisse-moi descendre, que je me soulage, et je reviendrais t’en donner plus », dit l’Écureuil. Le Léopard grimpa délier l’Écureuil, et l’Écureuil l’attrapa pour le lier a sa place.

Lorsque le père de l’Écureuil revint de la brousse, il trouva le Léopard suspendu sous le toit. « Qui t’a mis là ? » demanda-t-il au Léopard.

« L’Écureuil m’a mis là quand il est allé se soulager. Mais il reviendra », l’assura le Léopard. Les gens firent descendre le Léopard et le battit avec des bâtons, pam pam, et le Léopard s’enfuit à toute vitesse.

Peinture acrylique d'un écureuil bleu qui saute en l'air, fou de joie.
“Écureuil bleu” de Kyle Walters.

Dans la brousse le Léopard trouva l’Écureuil, qui jouait de la guitare sous un tamarinier en chantant : « J’ai dupé le mari de Kwerukweru, » keldig keldig [ideophone pour le son d’une guitare]. Le Léopard se faufila vers lui et attrapa sa queue : « Tu es à moi, maintenant ! »

« Ce n’est pas ma queue que tu tiens, c’est une racine du tamarinier. » Léopard lâcha la queue, attrapa une des racines du tamarinier et se mit à tirer de toutes ses forces. La racine se rompit et le Léopard tomba par terre. L’Écureuil saisit l’occasion de s’enfuir pour se cacher sous un rocher. Le Léopard le suivit et trouva l’Écureuil sous le rocher : « Peux-tu maintenant me dire que tu n’es pas à moi ? »

« Ce rocher va tomber ; il tombe, tu vois ? Reste ici et soutiens-le », exhorta l’Écureuil. « Je vais chercher un poteau pour le soutenir. » Le Léopard prit sa place pour tenir le rocher, et l’Écureuil retourna à la termitière pour jouer de la guitare et chanter.

Entre temps, le Duiker passa : « Que fais-tu sous ce rocher ? »

« Ce rocher veut tomber ; c’est pourquoi je le tiens en attendant que l’Écureuil coupe un poteau de soutien », expliqua le Léopard au Duiker.

« L’Écureuil t’a berné, ce rocher ne va pas tomber, et tu n’as pas la force de le soutenir de toute façon », dit Duiker avant de s’en aller. Tous les autres animaux passèrent, et finalement l’Eléphant arriva d’un pas tranquille : « Que fais-tu sous ce rocher, cousin ? »

« Ce rocher veut tomber ; c’est pourquoi je le tiens en attendant que l’Écureuil coupe un poteau de soutien », expliqua le Léopard à l’Eléphant.

« Attends, je vais voir si ce rocher va tomber », dit l’Eléphant, et il se hissa sur le rocher et dansa dessus. Le rocher demeura inébranlable. « L’Écureuil t’a dupé », expliqua l’Eléphant, et le Léopard alla trouver l’Écureuil qui se prélassait sur sa termitière en jouant de sa guitare. Le Léopard le poussa dans le trou. « Maintenant tu ne peux pas t’échapper de ce trou. Tu m’as fait des tours toute la journée ; et si notre cousin l’Eléphant n’était pas passé, je serais encore sous le rocher », s’exclama le Léopard. Lorsqu’il aperçut le Kalao à proximité, il l’interpella : « Viens ici et veille sur l’Écureuil pendant que je vais chercher ma pioche pour l’extraire. Et entre temps, souffle dans le trou. » Le Kalao acquiesça et s’assit et le Léopard s’en alla. Dans le trou, le Kalao vit l’Écureuil en train de mâcher : « Que manges-tu donc, cousin ? » L’Écureuil prit une poignée de termites et les jeta dans les yeux du Kalao, et les termites piquèrent l’oiseau. Le Kalao se frotta les yeux et l’Écureuil s’échappa du trou et s’enfuit.

Quand le Léopard revint avec sa pioche, son bâton et sa bouillie, tout prêt pour son repas, il ne trouva rien. « Qu’as-tu fait, Kalao ? »

« Je suis resté ; je n’ai rien mangé, mais il a jeté des termites dans mes yeux », dit le Kalao.

« Non, tu as laissé l’Écureuil s’échapper », rétorqua le Léopard, et il tua le Kalao pour en faire son repas.

VVung. *

Notes

* Les contes kapsikis commencent toujours avec l’expression formelle : Pekwuke — lit. “Il est survenu” — et finissent avec un dernier mot formel : VVung, un son produit en fermant ses lèvres avec son pouce et son indexe pour ensuite les relâcher progressivement en un “V” prolongé.​ [2]​

Sources et lectures complémentaires

  1. [1]
    Van Beek W. E. A. « Grouping the Tales ». In : The Transmission of Kapsiki-Higi Folktales over Two Generations. New York, NY, USA : Palgrave Macmillan, 2017. p. 24‑27.
  2. [2]
    Van Beek W. E. A. « The Tales, Old and New ». In : The Transmission of Kapsiki-Higi Folktales over Two Generations. New York, NY, USA : Palgrave Macmillan, 2017. p. 44‑46.

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