Ile-Ife: Cité sacrée des Yoroubas

Peinture de quatres rois yoroubas portant des vêtements colorés et des couronnes élaborés, qui ont fait le serment de protéger la ville sacrée d'Ile-Ife. Oeuvre par Julian Sinzogan.

”Rois yoroubas”, de Julian Sinzogan.

Tout comme Jérusalem, la Mecque ou Rome, Ile-Ife, située au sud-ouest du Nigéria, est l’une des principales villes sacrées du monde. Pour les Yoroubas, la ville se trouve à l’épicentre non seulement des terres yoroubas mais du monde entier ; non seulement de tout ce qui a existé et tout ce qui existe, mais aussi tout ce qui existera. C’est le lieu de naissance des dieux tout comme celui des humains, et c’est le cœur même de l’identité yoruba.

Ile-Ife: le lieu où le jour se lève

Le mythe d’origine des Yoroubas raconte comment Ile-Ife, et le monde entier, ont vu le jour. Lorsque le monde n’était que ténèbres et eaux primordiales, Olodumare, le Dieu suprême, décida de créer quelque chose de nouveau dans l’univers. Il donna à son fils aîné, Obatala, une coquille contenant une poignée de sable, une chaîne, et une pintade à cinq orteils, puis le chargea de descendre dans l’univers pour commencer le rituel de création. En route pour accomplir cette importante mission, Obatala fut distrait par un groupe d’autres divinités avec lesquelles il s’enivra avant de s’endormir.

Oduduwa, un autre fils divin d’Olodumare, vola alors les instruments de son frère inconscient et descendit des cieux à l’aide de la chaîne pour atteindre le monde aquatique. Il versa le sable de la coquille sur la surface de l’eau primordiale et plaça la pintade dessus. Le formidable oiseau mythique creusa, piétina, frappa le sable avec ses gigantesques serres, l’étalant sur l’eau pour créer de la terre sèche. Là où les serres du propagateur de terre creusèrent profondément, des vallées se formèrent ; les collines et les montagnes restèrent indemnes entre les doigts de l’oiseau.

L’endroit où Oduduwa versa le sable fut nommé Ile-Ife, l’endroit d’où la terre se propage, et là, il planta la première noix de palme qui devint l’arbre de vie, l’origine de toute végétation.

Le processus de création a déchaîné tout le pouvoir générateur et spirituel de l’Être suprême dans les plantes, les rivières, les montagnes et les vallées du jeune monde, et infusé une énergie sacrée dans des lieux spéciaux. Lorsque les seize premiers orishas (dieux et esprits puissants des Yoroubas) sont descendus dans le monde, c’est à ces endroits-là qu’ils se sont installés, des endroits où des événements miraculeux se produisent. C’est à Ile-Ife qu’Obatala sculpta et modela les premiers corps humains, et manqua de découvrir comment Olodumare leur donna vie. C’est aussi là que les dieux implorèrent Olodumare de fournir aux pauvres créatures aveugles un moyen de voir le monde. Olodumare créa le soleil et la lune, et Ile-Ife devint aussi « le lieu où le jour se lève, » le premier endroit touché par les rayons du soleil.

Ile-Ife: la cité de 201 dieux

La cité d’Ile-Ife, comme beaucoup d’autres villes yoroubas, est disposée en cercles concentriques qui rayonnent depuis son centre, l’endroit le plus sacré, le plus spirituel, où se trouve le palais du roi. Les anciens murs qui encerclent la ville séparent le sacré du profane et ses portes d’entrée sont bien plus que des barrières physiques contre les intrus ou les envahisseurs. Ce sont des seuils ornés d’objets magiques et d’autels, surveillés par Esu, le dieu gardien, qui filtre les mauvais esprits et neutralise la magie malveillante. Paradoxalement, les gardiens humains de ces entrées, bénis par Esu, sont souvent des ex-prisonniers notoires en liberté conditionnelle, dont la réputation et présence physique dissuade les visiteurs indésirables.

Carte d'Ile-Ife qui montre ses routes principales, les anciens murs de la ville en cercles concentriques, le palais au centre, le quartier des Modakekes à l'ouest, et divers sites archéologiques.
Carte d’Ile-Ife et de ses sites archéologiques.

Bolasi Idowu, le père des études religieuses yorouba, s’est remémoré sa première expérience de la ville de cette façon :

« Un jeune qui avait la chance, à cette époque, d’être emmené à Ile-Ife par ses parents approchait la ville avec des sentiments qui déjouaient l’analyse. Il était inévitablement assailli de vagues d’émotions successives. Il avait presque peur de regarder ; car à chaque tournant il pourrait y avoir, marchant ou rôdant, qui sait, quelque divinité ou fantôme ! »

Parmi les nombreux noms que les Yoroubas ont donné à leur ville sacrée se trouve l’appellation « Cité des 201 dieux » — ou 401, selon le compte — en hommage à ces divinités qui sont descendues des cieux pour vivre et interagir avec les humains sur terre. Bien que l’exacte dizaine ou centaine de dieux dans l’épithète de la ville fluctue, le chiffre final, 1, ne peut être omis. Pour certains, cela représente la prochaine divinité que le peuple Yorouba ajoutera peut-être au panthéon. Pour d’autres, le chiffre 1 représente le roi sacré — ou Ooni — de la ville, qui est considéré comme la seule divinité qui parle avec une voix humaine.

L’Ooni: Roi divin des Yoroubas

Oduduwa, le héros divin légendaire, est considéré comme le fondateur d’Ile-Ife. Ses descendants ont occupé le trône et le palais depuis des temps immémoriaux, comme oonis (rois) successifs.

Oduduwa eut seize autres enfants royaux qui plus tard quittèrent la ville pour bâtir leurs propres royaumes. Le mythe établit Ile-Ife comme la source de toutes les villes couronnées des Yoroubas, puisqu’Oduduwa donna a chacun de ses enfants une couronne et une épée sacrée qui représentaient leur droit divin de conquête et de gouvernance des nouveaux territoires. Bien que ces nouveaux royaumes fussent indépendants d’Ile-Ife, ils étaient néanmoins liés par de fortes traditions et allégeances spirituelles et politiques.

Les royaumes yoroubas — Bénin, Oyo, Owu, Keto, etc — prêtèrent tous serment d’allégeance à la cité sacrée. Suite à la mort de leurs monarques, ils envoyaient de somptueuses délégations à Ile-Ife pour recevoir une couronne et une épée, les symboles spirituels d’autorité, sans lesquels le règne de l’héritier du roi défunt n’aurait pas été reconnu comme légitime par ses sujets. En échange de la validation de leur règne par l’ooni, les rois juraient de protéger la ville sacrée contre tout ennemi.

Peinture d'une cour royale yorouba comme celle d'Ile-Ife, vue du ciel, avec des toits en chaume et des gens entassés dans les rues. Oeuvre de Julian Sinzogan.
“Cours royales 2”, de Julian Sinzogan.

En 1793, l’Alafin Awole d’Oyo transgressa cette coutume ancestrale en tentant d’attaquer Ile-Ife pour capturer des esclaves. Ceci mena à d’importants soulèvements et de terribles guerres civiles dont le royaume d’Oyo ne se remit jamais.

Le renom de cette cité des dieux et la sainteté de l’ooni lui-même étaient tels que les Portugais qui ont pris pied sur la côte de l’ancien royaume du Bénin n’ont pas manqué de les remarquer. L’explorateur Duarte Pacheco Pereira écrit dans son guide de navigation, Esmeraldo de Situ Orbis, en 1505-1508, que l’ooni d’Ile-Ife était « considéré parmi les Nègres comme le Pape parmi nous. »

Ce roi-dieu, l’incarnation même du centre sacré de la ville depuis lequel tout rayonne, restait traditionnellement confiné entre les murs sacrés du palais royal. 1903 fut une année bouleversante pour l’ensemble de la tradition yorouba. C’est l’année où le gouverneur colonial britannique demanda à l’ooni de faire le voyage jusqu’à Lagos, et donc de transgresser la frontière sacrée d’Ile-Ife, pour arbitrer une dispute. Seul l’ooni pouvait déterminer si un roi yorouba d’Epe (qui fait aujourd’hui partie de l’Etat Ogun) était un descendant légitime d’Oduduwa, et avait en conséquence le droit de porter la couronne de perles. Cette requête était sans précédent : aucun ooni n’avait jamais quitté le palais de la cité sacrée.

Le voyage que l’ooni entreprit cette année-là fut effroyable pour tous les autres rois yoroubas. Ils étaient si inquiets qu’eux aussi quittèrent leurs propres palais pour rester en dehors de leurs villes pendant toute la durée du séjour de l’ooni à Lagos, jusqu’à ce qu’ils puissent s’assurer de son retour en toute sécurité.

Ile-Ife: Ville de la vie… et de la mort

Peinture de morts-vivants yorubas, qui portent des masques et frappent des tambours comme lors des maints festivals d'Ile-Ife. Oeuvre de Julian Sinzogan.
“Abakuá Diablitos” (Morts-vivants), de Julian Sinzogan.

Les noms de villes, de cités, et de villages yoroubas comportent souvent le préfixe ilé, qui veut dire maison, ou ilẹ̀, qui veut dire terrain, pays, ou terre. Ilé désigne aussi l’ultime lieu de repos. Après la mort, rentrer chez soi, c’est rejoindre ses ancêtres dans l’au-delà ; retourner à son lieu d’origine.

Le centre rituel d’Ile-Ife représente l’intersection entre les cieux, la terre, et l’au-delà. Lors de funérailles, les Yoroubas, où qu’ils soient dans le monde, implorent l’âme du défunt de prendre la route la plus directe pour Ile-Ife, et de ne pas s’attarder en chemin. Dans le passé, ceux qui avaient perdu un être cher entreprenaient le voyage jusqu’à la ville sacrée pour que leur soit révélée la cause du décès et déterminer si il était justifié ou non, ou bien pour s’informer de tâches inachevées que le défunt voulait que sa famille règle pour lui.

Même les rois d’autres nations yoroubas — comme les rois de l’ancien Bénin — retournaient, en partie, à Ile-Ife après leur mort. Orun Oba Ado est un ancien cimetière dans la ville dont le nom veut dire « le paradis des rois du Bénin. » Cet endroit contient des fragments des cadavres des rois, même si ce n’est que quelques coupures d’ongles, ou touffes de cheveux symboliques.

Les dieux d’Ile-Ife exigeaient maints sacrifices pour être apaisés et maintenir la paix et la prospérité de la ville. Dans le passé, la ville était connue pour ses sacrifices humains, une pratique que la poignée de missionnaires chrétiens qui avaient le droit d’entrer dans la ville ont déplorée. Un de ces missionnaires du nom de Thomas, a quitté la ville dans les années 1870 car il « ne pouvait plus supporter les sacrifices humains incessants auxquels le roi avait promis de mettre fin. »

Ville de violence

L’histoire d’Ile-Ife, comme celle de toutes des villes sacrées du monde, a été ponctuée par des moments de grands conflits.

Depuis ses débuts mythiques, Ile-Ife a toujours été un lieu contesté dans lequel la violence fait fréquemment surface. Peu de temps après la création mythique du monde, le vol des instruments de création d’Obatala par Oduduwa mena à une terrible guerre divine. Même le suprême Olodumare n’a pas pu mettre fin à la querelle de ses fils. Finalement, relatent les histoires, Obatala fut vaincu.

Qu’Oduduwa soit un véritable dieu responsable de la création d’Ile-Ife, ou un envahisseur humain déterminé a conquérir les aborigènes locaux, comme le supposent les chercheurs, il y a très peu de débat sur les grandes guerres de conquête qu’Oduduwa a mené pour établir sa puissante dynastie.

Les Modakekes

Dans l’histoire plus récente, la source majeure de conflits dans Ile-Ife se trouve entre les indigènes d’Ife et les réfugiés Modakeke. La violence entre ces deux groupes s’est intensifiée au cours du siècle et demi écoulé, et a culminé dans les deux dernières décennies du XXe siècle.

Peinture d'un ancêtre guerrier qui tient un chasse-mouche. Les ancêtres yoroubas sont considérés résider dans la ville sacrée d'Ile-Ife. Oeuvre de Julian Sinzogan.
“Egun” (Ancestor), by Julian Sinzogan.

Les Modakekes, descendants d’Oyo, ont imploré l’asile a Ile-Ife lors des guerres civiles yoroubas du début du XIXe siècle, qui ont détruit l’empire d’Oyo. En tant que peuple yorouba, les Modakeke ont fait appel à la tradition et à l’image d’Ile-Ife comme terre ancestrale de tous les Yoroubas. Ils se sont installés comme réfugiés dans la ville et dans les villages environnants, mais l’attitude envers ces réfugiés a changé avec chaque monarque : certains rois ont accueilli les Modakekes à bras ouverts, d’autres les ont rejetés catégoriquement.

En 1830, l’hostilité entre les hôtes et leurs invités était intense. L’ooni Abeweela avait accepté les Modakekes en grand nombre, au grand mécontentement du peuple Ife, et après sa mort en 1849, les Ifes et les Modakekes furent engloutis dans une violente guerre civile. Une bataille majeure fut livrée cette année-là, et les Modakeke mirent la ville a sac, emprisonnèrent des milliers de citoyens, et occupèrent la ville pendant cinq ans. Le gouvernement colonial du Nigeria initia un traité de paix qui avait pour but de déplacer les Modakeke hors du territoire d’Ile-Ife. Les termes de ce traité, signé en 1886, ne se sont matérialisés qu’en 1907, lorsque les Modakekes se sont relocalisés pendant le règne de l’ooni Adelekan Olubuse I.

Dans son livre City of 201 Gods, Jacob Olupona, chercheur spécialisé en études religieuses yoroubas, relate l’histoire suivante à propos de la relocalisation temporaire des Modakekes en 1897 :

« Avant cette exode, pendant longtemps, les Modakekes avaient publiquement juré de rester dans leurs domiciles respectifs. […] quand les parties furent arrivés à une impasse, l’ooni Olubuse appela ses hommes-médecine pour trouver une voie pour résoudre le conflit. Les hommes-médecine avisèrent qu’il faudrait sans doute faire un grand sacrifice qui pourrait coûter la vie même du roi. Le roi médita sur cette idée, mais son amour pour Ile-Ife était de tout premier ordre dans son esprit. Finalement, il convint d’ordonner son propre sacrifice. Ses hommes-médecine commencèrent les préparations, et de nuit, le roi fut tenu de porter les rituels de sacrifice sur sa tête et de marcher dénudé jusqu’au quartier des Modakeke. Lorsque les Modakeke virent le roi d’Ife les approchant complètement nu, ils furent terrifiés. C’était une abomination absolue d’apercevoir le roi sans vêtements. À ce moment-là, ils emballèrent en toute hâte leurs effets personnels et fuirent Ile-Ife. »

L’ooni Ademiluyi Ajagun, profondément compatissant à la cause des réfugiés modakekes, leur donna l’ordre de revenir à Ile-Ife en 1922, un geste qui réveilla les conflits avec les habitants de la ville. Son successeur, l’ooni Aredemi (1930-1980), réussit à réduire les tensions en promouvant une approche diplomatique d’intermariages et d’alliances amicales. Sa femme favorite, Segi, était modakeke. Mais cette paix relative ne dura pas longtemps après la mort de l’ooni. De 1984 à 2004, les hostilités entre les deux communautés se sont embrasées, ce qui a causé la destruction de vies et de propriétés, et les tensions demeurent à ce jour.

Les Ifes voient les Modakekes comme des refugiés qui n’ont aucun droit traditionnel au territoire qu’ils occupent autour et à l’intérieur d’Ile-Ife. De leur point de vue, les Modakeke ont enfreint la confiance sacrée entre les locataires (les Modakeke) et les propriétaires (les Ifes) lorsqu’ils ont déclaré la guerre contre Ile-Ife. Les Modakeke, eux, se sentent autorisés, en tant que descendants d’Oduduwa, à s’installer à cet endroit. Ils soutiennent l’absurdité de devoir payer l’isakole — le tribut traditionnel que les locataires doivent aux propriétaires — et estiment qu’ils ne sont pas représentés de façon adéquate dans le gouvernement local.

Ces deux communautés sont piégées dans un cycle de violence et de vengeance qui est enflammé par d’anciens griefs et de vieilles injustices remémorées, ainsi que de nouvelles disputes. Plus d’un siècle d’interactions sur les plans sociaux, religieux, économiques, et personnels n’ont pas pu éliminer la tension ou intégrer les deux groupes.

Néanmoins, les Yoroubas demeurent unifiés dans leur révérence pour Ile-Ife, le lieu de naissance légendaire de toute l’humanité. Lorsque l’État d’Osun a été découpé de l’ancien État d’Oyo dans le sud-ouest du Nigéria en 1991, le monde yorouba s’attendait à ce que leur cité exaltée soit désignée comme capitale du nouvel État. À leur amère déception, l’État a choisi Osogb, une ville commerciale troublée, à la place. Un ancien yorouba a pourtant loué la sagesse de cette décision : « Si l’on expose la ville d’Ile-Ife à la fragilité de la politique nigériane et à l’appât malsain de son commerce, elle perdra son caractère sacré et ses traditions perdront en importance. Ce qu’elle a perdu en politique, en pouvoir, et en richesse, la ville a gagné en autorité, en statut, et en révérence. »

Sources et lectures complémentaires

  • Olupona, J. K. (2011). City of 201 Gods: Ilé-Ifẹ̀ in Time, Space, and the Imagination. USA: University of California Press.
  • Idowu, B. E. (1994). Olodumare: God in Yoruba Belief. USA: A & B Book Dist Inc.

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