Jumeaux

Que ce soit dans la poussière rouge du Sahel ou dans les sables des plaines côtières du sud, les pas des couples de jumeaux, à travers toute l’Afrique de l’Ouest, laissent des empreintes indélébiles le long de chemins habituellement unifiés et synchrones. Les Timnés de Sierra Leone parlent de frères jumeaux mythiques qui ont miraculeusement cousu deux routes divergentes ensemble, fusionnant leurs destins à jamais.

Quelle que soit la voie que les jumeaux Ouest-africains prennent, ils chevauchent une ligne ténue ; la ligne vague, intermédiaire et perméable qui sépare le probable de l’improbable, l’attendu de l’inattendu, le banal de l’anormal, l’ordinaire du spirituel. Leur position est traditionnellement ambiguë et paradoxale — deux êtres qui occupent une seule place, identiques mais différents, de ce monde mais pas seulement.

Festival du culte vaudou des jumeaux, à Ouidah, au Bénin
Festival des Jumeaux, Ouidah, Benin. Image: Joao De Athayde

On les approche avec émerveillement, mais aussi avec appréhension. Ce sont des êtres interstitiels, symboles de tous les opposés liés dans le tissu cosmologique de la majorité des sociétés ouest-africaines : jour/nuit, soleil/lune, droite/gauche, est/ouest. À la fois un et deux, doubles et seuls, harmonieux et dissonants, les jumeaux sont conjointement emballés dans les rites et rituels, les célébrations et dédicacions élaborées qui sont destinés à emmailloter et à apaiser cette contradiction intrinsèque.

Les jumeaux, deux mais un

  • Série primée: "Les jumeaux de Koumassi". Photographie de deux jumelles de quatre ans.
    Série primée: "Les jumeaux de Koumassi" par Anush Babajanyan, Abidjan, Côte d'Ivoire

Côte à côte, qu’ils soient vrais ou faux jumeaux, ils partagent une seule et unique place sociale. Les Yoroubas du Nigeria et de Bénin les appellent non seulement ibeji, « naissance double », mais aussi ejire, « les intimes, les inséparables ». Ils marchent ensemble, liés et puissants, comme un microcosme vivant du modèle cosmogonique des Yoroubas ; deux moitiés d’une gourde qui créent un univers entier — Igbá nlá méjì s’ojú dé’ra won — tenues par une force primordiale qui elle-même est double, à la fois bienveillante et malveillante, appelée àse.

Les paires de jumeaux fons, winyés, dogons, bambaras et mandingues semblent également être des miroirs reflétant les archétypes primaux de la cosmologie de leurs cultures respectives : les deux dieux créateurs, les jumeaux ancestraux sacrés et sublimes, ou les premiers êtres plus ambivalents qui ont pris la forme de créatures androgynes.

Basculant perpétuellement entre les mondes matériels et célestes, les jumeaux exercent, pour le meilleur ou pour le pire, un puissant pouvoir. Parmi les Bambaras (Mali, Burkina Faso, Guinée, Sénégal), on croit que les jumeaux — sous la protection du dieu androgène Fâro qui vit dans les rivières et restore l’équilibre sur terre — peuvent marcher sur l’eau, résoudre les disputes, prédire l’avenir. Les jumeaux, ou flaniw, sont une bénédiction, une reproduction de la nature androgyne originelle de l’humanité, un idéal.

Ce n’est pas le cas chez les Kapsikis du nord-est du Nigeria, où les kwalerha (jumeaux) sont considérés comme des anomalies, à la fois bénédiction et malédiction : ils sont puissants mais fragiles, aimés mais craints. Ils sont comparés aux gutuli, les esprits errants de la brousse, avec le pouvoir spectaculaire de commander à la fois une pluie clémente et des armées implacables de scorpions. Les scorpions, symboles bénins des jumeaux dans l’iconographie des Bambaras et des Mandingues, deviennent une véritable force vengeresse pour les jumeaux kapiskis qui iront même « dans une transe et s’évanouiront », ou dans le langage des Kapsikis « mourront », si leurs besoins terrestres et célestes ne sont pas satisfaits.

Il y a une inquiétude tout aussi persistante chez les Toussians du sud-ouest du Burkina Faso autour de la gémellité ; les Toussians sont simultanément contraints de satisfaire les esprits des jumeaux et de se protéger contre les machinations du monde des esprits d’où émane cette union mystique. Des rituels élaborés de purification du visage, des amulettes de cuivre anthropomorphes, et des interventions divinatoires aident à limiter les intrigues des esprits (ou setan) et à restaurer l’harmonie, l’unité et l’équilibre qui apportent la prospérité.

Les jumeaux des Timnés de Sierra Leone sont désignés sous le nom de thekre et ils ont des pouvoirs surnaturels. Leur vision extraordinaire est associée avec le sòki, quatre yeux qui percent le monde des esprits. Il est dans leur pouvoir de pénétrer la voile fine entre le monde des humains et celui des esprits que leur nature ambiguë et anormale exprime.

Mais beaucoup de cultures en Afrique de l’Ouest se délectent d’anomalies et d’ambiguïtés ; les jumeaux parmi les Gas du Ghana sont irrésistibles, des « anomalies désirables ». Ils sont vénérés et célébrés lors du festival annuel du Haadzia yele yeli, qui porte le nom de la divinité jumelle qui les protège à jamais. Ce genre de festivité est porté au niveau d’un culte par les cultures vaudou (Ewe, vodu ou Fon vodun) du Bénin et du Nigeria, ce qui est d’autant plus frappant que ces pays ont les taux de gémellité les plus hauts du monde.

Doubles spirituels

« Ife kwulu, ife akwudebe ya. »

(Lorsqu’une chose se tient debout, une autre se tient à côté.)

— Proverbe igbo

A côté d’un jumeau, se tient un double spirituel ; une version visible, tangible, terrestre, d’un homologue métaphysique normalement masqué, qui révèle la gémellité inhérente en chacun de nous. Chaque jumeau est l’homologue divin de l’autre. Indiscernables, ils sont donc tous deux sacrés, alors que pour le reste d’entre nous, nos doubles spirituels, ou nos secondes âmes — le chi des Igbos, l’oma des Isokos, l’enikeji des Yoroubas, le kindu kindu, l’« ombre consciente » des Dogons — restent cachés dans le monde des esprits.

Les jumeaux yoroubas, ayant les pieds posés de façon seulement précaire sur le sol, doivent être incités à travers des rituels complexes à rester sur terre. Aussi capricieux et insaisissables que les singes arboricoles ou edun, auxquels ils sont comparés, ils ne peuvent rester à terre qu’avec les soins exceptionnels de leurs familles.

Chanson des Ibeji:

« Ibeji re, omo edun ibeji re, omo edun kere-kere-yan »

(Regardez les jumeaux, les enfants du singe. Ils ne meurent jamais.)

Tout ce qui est fait pour l’un doit être automatiquement fait pour l’autre, et si, par hasard, un jumeau s’échappe — une tragédie malheureusement trop commune, particulièrement dans la période périnatale, à travers l’Afrique de l’Ouest — ce traitement équitable continue à travers un remplacement symbolique sous la forme d’une figurine sculptée, toujours portée, dorlotée, soignée et satisfaite, jour après jour.

Des variantes des ere ibeji sculptées des Yoroubas, des hohovi des Fons, ou des anitokéléw des Bambaras, « doubles identiques », se trouvent aussi parmi les Senoufos et les Timnés.

Les jumeaux en herbe

« La centralité des jumeaux et de la gémellité, des doubles et des dualités, des paires et des couples, des dyades et des dialogiques, pour de nombreux peuples africains, est remarquablement claire. »* Pour les Winyés du Burkina Faso, toute bonne chose doit adopter la forme originale du duo de jumeaux ; pour les Dogons du plateau central du Mali, la forme idéale est celle, aujourd’hui perdue, des naissances doubles des ancêtres. L’attrait des doubles parfaits, sacrés dans beaucoup de cultures, inspire souvent des connections quasi-jumelles, et toutes sortes de comportements liés au jumelage.

Ainsi, les jeunes initiés simultanément parmi les Bambaras se considèrent fla et resteront flani, ou jumeaux, toute leur vie. Les groupes de patronymes liés, ou senanku, sont engagés dans des parentés à plaisanterie synergiques qui sont le miroir de la dualité complémentaire du jumelage. Des paires délibérément identiques, qui aspirent à une symétrie parfaite, animent le spectacle Gèlèdé des Yoroubas. Et les Dogons, dans les échanges bilatéraux du marché, sont à ce moment précis, des jumeaux :

« Les jumeaux ont la parole juste, égale. Ils sont de même valeur. Ils sont la même chose. L’homme qui vend, l’homme qui achète, tous deux sont aussi la même chose. Ils sont deux jumeaux. »

— Marcel Griaule **

L’aspiration au jumelage et à la double identité n’est nulle part aussi évidente que dans les portraits photographiques à double exposition que l’on retrouve à travers l’Afrique subsaharienne. Ces doubles portraits — flani foto (Bambara), kinkirsi foto (Mossi), foto wooin (Karaboro), foto venavi (Mina), foto hohovi (Fon), and foto ibeji (Yoruba) ― ou « images jumelées », sont superbes dans leur symétrie, leur symbiose et leur symbolisme…

« Vous êtes ceux qui ouvrent les portes sur Terre.

Vous êtes ceux qui ouvrent les portes au Ciel.

Lorsque vous vous éveillez, vous assurez de la prospérité ;

Vous assurez les enfants ; vous assurez longue vie ;

Vous, qui êtes des esprits doubles. »

— Chant de louanges aux Ibeji

Sources et lectures complémentaires

Livres et articles :

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