Langues ouest-africaines

« La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies… »

– Gustave Flaubert
Peinture abstraite d'une personne avec des lignes sortant de sa bouche, représentant la parole ou le langage.
Peinture de l’artiste Cecil Skotnes.

Les langues d’Afrique de l’Ouest, principalement tonales, sont si prosodiques qu’une élocution peut résonner très loin, imitée et reproduite de façon rythmique, martelée selon les motifs complexes des tambours parleurs propres à cette région du monde. Cette ascension et chute de ton est caractéristique des trois groupes de langues ouest-africaines : langues nigéro-congolaises (telles l’éwé, l’igbo, le malinké, le yorouba), afro-asiatiques (telles le haoussa) et nilo-sahariennes (comme le songhaï) ― et ce, malgré quelques exceptions comme le peul, le wolof et le koyra chiini, langues non-tonales.​ [1]​

Très peu de régions dans le monde ont une aussi grande diversité de langues que l’Afrique de l’Ouest, qui compte plus de 500 langues indigènes.

Carte détaillant les multiples langues de l'Afrique de l'Ouest, y compris le touareg, le haoussa, le mandinka, le dogon, le bambara, l'akan, le yoruba, l'igbo, etc.
Les langues de l’Afrique de l’Ouest. Détail de la carte intéractive : « Familles, sous-familles et langues traditionnelles principales parlées en Afrique ».

S’il est vrai que « celui qui acquiert une seconde langue possède une seconde âme »​*​, alors les Africains de l’Ouest en possèdent plusieurs. Chaque langue connue a sa propre histoire, sa propre identité, et ses propres particularités grammaticales, que ce soient les systèmes pronominaux complexes du yorouba ou du wolof, ou la sérialisation des verbes du kwa ou du nupe. Chaque langue contient aussi un singulier pouvoir dans cette région du monde où la parole orale, « à travers les vibrations qu’elle émet, active et propulse toute chose »​†​.


Les vibrations ouest-africaines

Ci-dessous, des échantillions audio d’articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme, en quatre langues ouest-africaines:

Yorouba, extrait de Universal Declaration of Human Rights Video Collection
Igbo, extrait de Universal Declaration of Human Rights Video Collection
Haoussa, extrait de UDHR Audio/Video Project
Wolof, extrait de UDHR Audio/Video Project

Le pouvoir de la langue orale en Afrique de l’Ouest

Les mots ― maniés avec précaution par des lignées ancestrales de griots, de conteurs et de sages ― et les silences intrinsèques entre eux, sont puissants en Afrique de l’Ouest traditionnelle, et franchissent les générations grâce à l’art oratoire.

L’enfant africain jusqu’à ce qu’il soit nommé, l’incantation jusqu’à ce qu’elle soit énoncée, l’art ou l’artisanat jusqu’à ce qu’il soit accompagné de parole, n’a pas vraiment sa place dans le monde.

― Daybo, Cultures of West Africa


Les langues symboliques d’Afrique de l’Ouest

Tout comme les tambours qui furent dotés du don de la « parole éloquente » par l’orisha yorouba Ayangalu ― Oku ewure ti n f’ ohun bi eniyan : « la peau de chèvre parle comme l’humain »​ [2]​ ―, les mots humains furent entrelacés avec la lumière du jour dans les interstices des bandes de textile par les Nommos primordiaux des Dogons.

C’est donc le textile qui fut, à l’instar d’autres supports comme la poterie, les calebasses et les masques, la première toile pour d’autres langues ouest-africaines, des langues visuelles développées simultanément, comme les symboles tamponnés adinkra des Ashantis et des Baoulés ou l’iconographie antique nsibidi des Ekois, des Efiks et des Igbos.​ [3]​

Dessinés dans la poussière rouge du sahel, les milliers de symboles nsibidi peuvent instantanément communiquer une pensée. Par ces signes tracés dans l’air vers le ciel, le nsibidi se transforme en une langue gestuelle, aussi expressive que les langues de signes indigènes comme l’adamorobe ou l’adasl des Akans, le LaSiMa des Bambaras, ou une multitude d’autres langues qui se sont développées en vase clos, dans de petits villages avec des taux élevés de surdité.​ [4]​

Lorsque des langues Africaines sont transcrites

Par sa culture picturale, gestuelle et fortement illustrative, l’Afrique de l’Ouest est le terreau fertile où plusieurs écritures indigènes ont été cultivées : que ce soit l’invention du vai, système d’écriture libérien crée vers 1833, du masaba, écriture malienne des années 1930, ou du plus récent akagü, écriture créée en 2010 au Nigéria, à partir d’un code graphique indigène.

« Peu de régions du monde peuvent rivaliser avec l’Afrique de l’Ouest en ce qui concerne l’ampleur, la diversité et le dynamisme véritables de ses traditions écrites indigènes. »

– Piers Kelly​ [5]​
Carte de l'invention de systèmes d'écriture en Afrique de l'Ouest entre 1832 et 2011.
Carte: Invention des systèmes d’écriture ouest-africains entre 1832 et 2011. The Invention, Transmission and Evolution of Writing: Insights from the New Scripts of West Africa de Piers Kelly.

Le système d’écriture ouest-africain le plus riche jusqu’à présent est sans doute le N’Ko, créé en Côte d’Ivoire en 1949 pour les langues mutuellement intelligibles du Mandé : le malinké, le bambara, le mandengo, le dioula et le wankara. C’est avec le N’Ko que nous avons débuté notre exploration des cultures écrites provenant d’Afrique de l’Ouest :


  1. ​*​
    Selon le poète espagnol Juan Ramón Jimenez.
  2. ​†​
    Selon l’écrivain et ethnologue malien, Amadou Hampâté Bâ.

Sources et lectures complémentaires

  1. [1]
    Blench R. Archaeology, Language, and the African Past. Lanham, USA : Altamira Press, 2006.
  2. [2]
    Ihunwo O. Drums as a Unifying Diety: Reminiscing the Nigerian Drum Festival. 2018.
  3. [3]
    Mullen Kreamer C. et al. Inscribing Meaning: Writing and Graphic Systems in African Art. Milan, Italie : 5 Continents Editions Srl, 2007.
  4. [4]
    Kamei N. « The Sign Languages of Africa ». Africa-kenkyu [En ligne]. 2004. p. 43‑64. Disponible sur : < https://doi.org/10.11619/africa1964.2004.43 >
  5. [5]
    Kelly P. « The invention, transmission and evolution of writing: Insights from the new scripts of West Africa ». In : Ferrara S, Valério M (éd.). Paths into script formation in the ancient Mediterranean. Rome, Italie : Studi Micenei ed Egeo-Anatolici, 2019. p. 189‑209.
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