Le forgeron

« Une fois le fer chauffé à blanc dans un feu de charbon, les habiles forgerons africains manipulent le métal comme de l’argile. En utilisant leurs marteaux comme extension de leurs mains, ils peuvent façonner toutes les formes qu’ils désirent sur leurs enclumes. Avec une prouesse technique impressionnante, ces artistes ont, depuis plus de 2500 ans, créé l’essentiel et le conceptuel, le visuellement attrayant et le sublime. »

— Tom Joyce, curateur de Striking Iron: The Art of African Blacksmiths.
Photographie en noir et blanc d'une hache de forgeron posée par terre avec des cauris comme offrandes en Sierra Leone.
Image : John Atherton.

Travaillant au rythme percussif de la forge — cliquetis des marteaux, bouffées des soufflets, sifflement de la vapeur — le forgeron ouest-africain façonne la culture autour de lui depuis l’ancienne civilisation artistique de Nok (500 av. J-C.), voire avant. Que cette technologie qui a modifié la civilisation humaine ait été transmise par le dieu yoruba du fer, Ogun, lors de sa descente des cieux via une toile d’araignée, ou par l’un des Nommos dogons primordiaux tombé en cascade avec son fragment de soleil, une chose est observable au niveau archéologique : l’Afrique subsaharienne semble avoir bondi directement de l’Âge de pierre à l’Âge du fer, et avoir créé en conséquence l’une des traditions de ferronnerie les plus diverses et sophistiquées au monde.

Forger le futur

Le forgeron ouest-africain est peut-être l’ultime innovateur, forgeant le futur avec le fer naturel extrait de la terre. Avec son habilité ésotérique à le transformer, le forgeron a révolutionné la civilisation Africaine — de façon concrète, esthétique, et même cosmologique.

Photographie d'un forgeron de Bida au Nigéria en train de réparer la lame d'une hache en la reforgeant et en la frappant pour lui redonner forme.
Forgeron de Bida (Nigéria). Image : Nomad4Now.

Ses marteaux et enclumes créèrent des lames de houes et de faucilles qui bouleversèrent l’agriculture, et qui, au fil du temps, devinrent les baguettes, les bâtons et autres accessoires symboliques de rites et rituels. Depuis le plus simple outil, le forgeron ga-adangme a conçu et élaboré son bâton emblématique en forme de serpent qui fait pleuvoir. Le forgeron yorouba, lui, a créé son bâton Opa Osanyin orné d’oiseaux pour la guérison, et son sceptre à l’effigie d’Ogun, le dieu du fer lui-même, emblématique de toute pensée et action des Yoroubas.

De la forge aux prés, du foyer au lieu saint et au champ de bataille, le travail du forgeron ouest-africain est devenu omniprésent, avec une collection d’œuvres et d’outils inventifs, divers, et sophistiqués, non seulement fonctionnels mais aussi investis de pouvoir social et spirituel. Les amulettes, les bracelets, les sculptures, les serrures de porte, les masques, etc., étaient tous, et sont encore aujourd’hui, fabriqués ou décorées d’éléments en fer, forgés adroitement par un artisan qui leur transmet son pouvoir. De même pour les gongs et les hochets qui résonnent encore à travers le continent, secoués ou frappés pour appeler les esprits ancestraux, pour repousser les forces malveillantes, pour amplifier les gestes des danseurs traditionnels, pour annoncer l’événement politique, spirituel ou initiatique.

Percussion, de la forge au festival :

Forger une identité

L’identité du forgeron traditionnel est nourrie par le respect quasi-mythique qu’il inspire, et par le pouvoir mystique qu’il exerce après sa longue initiation secrète. Le forgeron mandé est un véritable dompteur de force, un nyamakala, avec sa capacité inouïe à maitriser l’élan vital qui anime toute chose.

En manipulant les éléments mystérieux de la terre — en les frappant, en les moulant, en les transformant miraculeusement — et en respirant les émanations vaporeuses, pleines de pouvoir spirituel, de sa forge, l’artisan se trouve séparé de tous les autres. C’est cette altérité, un statut hérité souvent de sa caste endogame et se situant quelque part entre le banal et l’éthéré, qui distingue le forgeron kapsiki comme divinateur par excellence, ou son homologue kpelle comme guérisseur idéal. Un forgeron dogon ou edo est si singulièrement puissant que celui qui porte ses outils, dupliqués en miniature et enfilés sur chaîne, reçoit de sa vigueur, de sa verve, et de sa vivacité.

Photographie d'une enclume à Bida au Nigeria, sur laquelle un forgeron frappe le métal incandescant pour lui donner la forme desirée.
Enclume. Image : Nomad4Now.

Forger des mythes

« En frappant sur l’enclume, [les forgerons] font revenir de la terre une partie de la force qu’ils lui ont donnée. Frapper de nuit, […] c’est repousser ce qui a été attiré. Et c’est pourquoi il est interdit non seulement au forgeron, mais à tout homme, de frapper, de nuit, le fer, la pierre ou le sol. Aucun coup de masse, aucun coup de pilon, ne doit résonner clairement ou sourdement dans le silence. »

— Ogotemmêli *

Tout comme le processus de fonte pour éliminer les impuretés du métal a été perfectionné avec le temps, les traditions autour des forgerons ont elles aussi été triées, purifiées et raffinées depuis leur apparition.

Le simple geste de frapper du métal avait en lui-même le pouvoir de remodeler jusqu’aux structures des croyances cosmologiques. Partout en Afrique de l’Ouest, le forgeron primordial est mythifié, exalté : c’est lui qui sécha la terre avec sa forge et ses soufflets célestes pour que les humains puissent marcher dessus (Igbo) ; c’est lui qui a donné aux humains l’articulation des bras pour pouvoir marteler et biner la terre (Dogon) ; c’est lui qui arriva en premier sur terre sous forme d’épée, pour la préparer avant l’arrivée des humains (Fon). C’est lui aussi qui s’assura des premières pluies (Mandé), et qui, réputé avoir une taille de 25 mètres, engendra les humains de taille réduite d’aujourd’hui (Lobi).

Photographie de soufflets à Bida (Nigéria). Le forgeron actionne les soufflets de façon rythmique. Les soufflers s'ouvrent et se referment en les pompant l'un après l'autre à l'aide de bâtons.
Soufflets. Image : Nomad4Now.

Reforger, réapproprier, et recycler

« Sur un continent où l’art peut souvent être défini comme les choses et les actes mis en œuvre pour gérer le pouvoir, [les forgerons] illustrent la force de la capacité africaine d’utiliser le pouvoir — appelons cela ‘art’ — pour créer de nouvelles formes. »

— Holland Cotter

Les forgerons ont toujours été les maîtres du renouveau et de la transmutation, que ce soit en redirigeant les pouvoirs ancestraux, en se réappropriant les éléments de la terre, ou en réutilisant des formes préexistantes. Les forgerons d’aujourd’hui ne font pas exception. Ils recyclent des matériaux récupérés et les fusionnent dans leur travail : les serpentins de réfrigérateur sont refondus pour créer des asen ancestraux, des autels funéraires portables (Fon), les roues et les ressorts à lames des camions d’hier deviennent les haches, les hochets et les carillons d’aujourd’hui. Ogun lui-même, le dieu yorouba traditionnel du fer, se métamorphose en la divinité moderne des composants électroniques et des matériaux récupérés.

Photographie d'une forge à Kebbi (Nigéria), avec une roue pour activer les soufflets, ainsi que les autres instruments du forgeron.
Forge à Kebbi, Nigéria. Image : Seun James Taiwo.

Tout comme le fer sur l’enclume, le forgeron ouest-africain s’est avéré toujours malléable, ardent, et durable.

« Nous ne devons jamais vexer un forgeron. »

— Issa Sory Bamba, musicien. (Numu Fasa, chant de louanges aux forgerons.)

Sources et lectures complémentaires

Livres:

  • McNaughton, P. (1993). The Mande Blacksmiths: Knowledge, Power, and Art in West Africa (Traditional Arts of Africa). Bloomington, USA: Indiana University Press.
  • Belcher, S. (2006). African Myths of Origin. Penguin Classics
  • Griaule, M. (1948). Dieu d’Eau : Entretiens avec Ogotemmêli. Paris, France: Librairie Arthème Fayard.*
  • Van Beek, W. (2015). The Forge and the Funeral: The Smith in Kapsiki/Higi Culture. East Lansing: Michigan State University Press.

Articles en ligne:

  • Lancy, D. F. (1980). Becoming a Blacksmith in Gbarngasuakwelle. Anthropology & Education Quarterly, 11(4), 226-274. Récupéré février 24, 2019, de AnthroSource.
  • Adekola, K. (2011). Dynamics of Metal Working Traditions in West Africa. African Diaspora Archaeology Newsletter, 9(1), Article 5. Récupéré février 24, 2019, de ScholarWorks.
  • McNaughton, P. Art of the Bamana Blacksmith. Récupéré février 24, 2019, de University of Iowa’s Art and Life in Africa.
  • Goldner, J. (1995). Blacksmiths, Mali, 1995. Récupéré février 24, 2019, de JanetGoldner.
  • Ross, E. G. (October 2002). The Age of Iron in West Africa. In Heilbrunn Timeline of Art History. Récupéré février 24, 2019, de The Metropolitan Museum of Art.
  • Joyce, T. (1998). Life Force at the Anvil. Récupéré février 24, 2019, de ArtMetal.
  • Berns, M. & Roberts, A. (Spring 2018). Striking Iron: The Art of African Blacksmiths. African Arts, 51(1), 66–85. Récupéré février 24, 2019, de Fowler Museum.
  • Cotter, H. (April 16, 2012). Mali, Art as Real as Life Itself. The New York Times. Récupéré février 24, 2019, de The New York Times.
  • Krimmer, C. M. Ancestral Asen: Adaptability of the Fon people of Benin. Récupéré février 24, 2019, de Academia.edu.
  • UNESCO. (2002). Iron Roads in Africa: Revisiting the History. Récupéré février 24, 2019, de UNESCO.

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