Le pouvoir de la parole

La parole, dans la culture africaine, une fois relâchée des lèvres comme on desserre les ficelles d’une pochette talisman, diffuse une force spéciale, l’énergie primordiale de la création elle-même.

Parler, c’est exhaler une essence active, l’Oro, chez les Yoruba du Nigéria et du Bénin. Pour les Mandés — des forêts tropicales de la côte jusqu’au Sahel — la parole incarne le Nyama, dans tout son pouvoir occulte, générateur et fructueux.

Peinture représentant des visages, et la parole. Certains écoutent, d'autres parlent.
Tableau sans titre de Valente Malangatana Ngwenya.

Avec son pouvoir talismanique, la parole peut non seulement protéger, mais aussi changer le cours des événements. Le Nommo, la conception que la vie, même sa matérialisation, repose en définitive sur la parole, résonne à travers l’Afrique de l’Ouest : écho résiduel des Bantous qui ont quitté la région. Parmi les Tivs du nord du Nigeria, le concept de force vitale est connu sous le nom de tsav; et parmi les Fon du Bénin, se. Ces deux termes expriment « le pouvoir de provoquer un changement. »

L’enfant africain jusqu’à ce qu’il soit nommé, l’incantation jusqu’à ce qu’elle soit énoncée, l’art ou l’artisanat jusqu’à ce qu’il soit accompagné de parole, n’a pas vraiment sa place dans le monde. C’est ce qui est explicitement dit qui est puissant, prolifique, procréant.

L’art du dialogue et de la conversation, si emblématique du continent africain, donne tout son souffle et son amplitude au pouvoir génératif et dynamique du Nommo.

« La parole n’est pas dans les mains des gens. Les gens sont dans les mains de la parole. »

— Proverbe mandé

L’échange de mots, la vitalité de la conversation et du dialogue — l’émanation même du pouvoir productif des Nommo, Oro, Nyama, qui illumine, affirme, guérit, rectifie, et altère le monde — est profondément intrinsèque aux cultures indigènes de l’Afrique. La discussion est « vivante », elle respire une interaction vive, continue, qui anime tous les niveaux de la société africaine. « Celui qui dit aux autres ce qu’il fait ne souffrira pas de contretemps » (proverbe Igbo) et de même, « Celui qui demande l’opinion publique n’encontre aucune difficulté » (proverbe Gokana).

« Des vieilles bouches aux nouvelles oreilles »

— Proverbe peul

Peinture de deux figures abstraites qui parlent.
Tableau de Cecil Skotnes.

Si la parole est la mesure d’un homme,  elle n’a nulle part plus de valeur que lorsqu’elle est exprimée par un ancien, dépositaire de la sagesse communale. Un sage guide avec la parole, comme un arc guide une flèche. Et pour celui qui écoute, selon les Igbos, c’est comme s’il avait consulté un oracle. Pour les Efik, « La parole d’un vieillard est plus importante que toutes les amulettes. » C’est dans un Toguna (case à palabres), quelque part dans l’escarpement de Bandiagara au Mali, que les verbes d’un ancien Dogon respirent comme le souffle moite des esprits de ses ancêtres amphibies (aussi appelles Nommo) qui donne la sagesse et l’ordre au monde.

Dans les sociétés traditionellement orales comme celles de l’Afrique de l’Ouest, la parole, sage et infusée de Nommo, doit continuellement être répétée, recréée, réinterprétée. Et elle l’est, à travers les traditions riches et persistantes de la narration, de la création de mythes, de proverbes, de contes et de chants, si répandus dans ces cultures.

« La parole est le cheval que les proverbes chevauchent »

— Proverbe yorouba

La sagesse collective d’un peuple, sa manière de percevoir la condition humaine, ses codes sociaux, ses valeurs, est reflétée dans la panoplie de mots, adages et histoires qu’il crée. Les proverbes et les histoires sont les cavaliers, les escortes, les messagers de la culture qui traversent les générations et les limites du temps.

« C’est l’histoire… qui empêche notre progéniture de tomber comme des mendiants aveugles sur les pointes de la clôture de cactus. L’histoire est notre escorte; sans elle, nous sommes aveugles. »

— Chinua Achebe

L’orature, qu’elle émane de l’esprit Akan de toute la connaissance des histoires, Anansi, ou qu’elle soit transmise musicalement par les griots traditionnels de l’Afrique de l’Ouest, est dynamique. Libre de la plume, les mots, les proverbes, les histoires et l’histoire sont eux-mêmes des dialogues vivants… « Dans lesquels le présent cherche à trouver ses racines dans le souvenir, ou l’invention, du passé. »*

A chaque souffle de l’Afrique, la magie émerge.

Sources et lectures complémentaires

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