Le tisserand

Quelque part dans la région du Fouta-Toro sénégalais, un tisserand toucouleur, ou mabube, reconstitue un rituel ancien. Il réunit les composants de son métier à tisser — sa poulie, sa roue, sa navette et son battant qui ont été taillés pour lui seul — et réconstitue, jour après jour, une structure qui ne lui appartient pas entièrement. Bien qu’il ait construit et personnalisé ce métier à tisser lui-même — planté, emboîté et sanglé les poteaux et les traverses en bois caractéristiques des métiers à tisser ouest-africains — ce tisserand toucouleur comprend bien que son métier fait sur mesure est néanmoins partagé, possédé chaque nuit par les jinneeje ou seydaneeje, esprits à l’origine même de son art.

Gros plan sur les mains d'un tisserand Dioula, passant la navette à travers la trame du métier à tisser.
Un tisserand Dioula. (Source)

Chaque matin il se présente aux poteaux à l’avant, naatirde ou entrée, qui incarnent le seuil franchi jadis par l’ancêtre Juntel Jabali lorsqu’il procura le métier à tisser enchanté pour l’humanité. Après maintes incantations et sorts jetés, les esprits nocturnes prennent leur envol vers les poteaux arrière, la sortie symbolique ou jaltirde. La journée appartient au tisserand, protégé et élevé dans son art par les graines de mil plantées à la base de son métier.

Artisans du rêve

Un tisserand du Nigéria, portant des habits traditionels, assis sur le sol, tissant avec un métier rustique.
Tisserand nigérian. Photographe inconnu.

Son cousin du sud, le Serer, est étroitement lié à ce tisserand toucouleur , non seulement par une parenté à plaisanterie traditionnelle, mais aussi par le mythe commun de l’origine du tissage, ou gandal mabube. L’esprit des ancêtres est présent dans chacun de ces tisserands, il les dirige, les inspire et les instruit sur les techniques à travers leurs rêves. Leurs rêves ou états de rêverie peuvent aussi donner à nos tisserands accès au monde mystique des formules magiques, vers et incantations, cefi, qui conservent et cultivent leur art.

Obtenir la connaissance du tissage par tous les moyens peut même requérir de la furtivité ou de la supercherie. Et où se trouve la malice et l’acuité se trouve aussi Anansi, fileur des traditions de tissage des Akan au Ghana et en Côte d’Ivoire.

Le rythme du métier à tisser

Les qualités spirituelles du métier à tisser, l’essence même de la mythologie puissante du tissage, interdit de modifier sa structure. Ainsi, c’est toujours le cliquetis traditionnel du métier à pédales étroit qui résonne à travers la plus grande partie de l’Afrique de l’Ouest.

Le rythme du métier évoque tellement la prosodie et le langage que pour les dogons, dans le plateau central du Mali, tisser est le véritable « grincement de la parole »; le cliquetis de la navette, du battant et de la poulie, rappelle le grincement des dents pointues de leurs ancêtres qui leur ont donné le verbe. La bande de textile qui en résulte est la fusion du fil de trame avec la lumière de jour et la parole puissante tissée dans les interstices. Tisser après le coucher du soleil ne produirait qu’une bande de silence et d’ombre. L’étymologie de nos propres mots, « texte » et « textile », trouve un nouveau sens sous cet éclairage.

Le fil du temps

Bien que très peu de productions des anciens tisserands aient survécu aux conditions sévères et souvent arides de l’Afrique subsaharienne, des fragments d’étoffe des pré-Dogons du XIe siècle ont été trouvées dans des tombes des Tellems, situées  dans les cavernes des falaises isolées de Bandiagara. Plus tôt encore, nous trouvons les restes du tissu Ukwu des Igbos datant du  IXe siècle, et les fibres du Kissi au Burkina Faso d’avant le VIIIe siècle.

Pourtant les anciens fils du temps sont tissés dans le textile culturel de l’Afrique de l’Ouest contemporaine — du Bogolanfini bambara au Kente des Ashanti — par un tisserand qui approche chaque matin son métier avec révérence…

Sources et lectures complémentaires

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