Les cauris: valeur monétaire et symbolique

Les coquillages « cauris » étaient l’une des devises les plus répandues au monde. En Afrique de l’Ouest, l’humble coquillage s’est enfilé dans la fibre culturelle, a pris un aspect symbolique et rituel plus profond qui n’a jamais complètement perdu sa valeur.

Des cauris ornent deux poupées Ibeji en bois des Yorubas.
Poupées Ibeji Yoruba, un homme et une femme, couverts de cauris. (Source)

Les cauris comme monnaie

Le joli coquillage blanc a toutes les caractéristiques requises d’une devise: facile à manipuler et transporter grâce à sa légèreté, non-périssable, utilisable pour des paiements modestes ou larges. Sa forme la rend instantanément identifiable et difficile à contrefaire. Il y a très peu de différence physique entre plusieurs cauris, ni en forme ni en taille, ce qui les rend facile à compter.

Les cauris étaient souvent ficelés sur des bracelets ou en de longues cordes, par lots de quarante, ou encore mis dans des pochettes ou sacs pour en emporter de plus grandes quantités. Pour les paiements importants, les coquillages pouvaient être entassés dans des paniers et pesés pour déterminer leur valeur.

  • 40 cauris faisaient 1 corde
  • 50 cordes faisaient 1 tête (2,000 cauris)
  • 10 têtes faisaient 1 sac (20,000 cauris)

Pour de très grosses sommes, en revanche, les cauris n’étaient pas toujours pratiques… Un historien musulman anonyme a rapporté  l’histoire d’un homme qui, lors d’une transaction importante, a en fin de compte perdu de l’argent , parce que le salaire des porteurs engagés pour rejoindre son village lui a couté plus que la valeur du paiement reçu.

Origines et histoire des cauris

Les caravanes de commerçants arabes furent sans doute les premières à introduire les cauris en Afrique de l’Ouest, probablement dès le 8ème siècle. Au 15ème siècle, ces coquillages circulaient déjà en tant que devise, en particulier dans l’Empire du Mali. Mais ce sont les Portugais, Français, Anglais et Néerlandais qui ont enterré l’Afrique sous une véritable avalanche de cauris. Les Européens, s’apercevant de l’affection des Africains pour ces petits coquillages, ont aidé à en faire la devise principale dans le commerce, en particulier d’esclaves et d’or.

« Des commerçants néerlandais ont constaté que les marchands africains au Dahomey [actuel Bénin], qui ne connaissaient pas le papier ou l’écriture, étaient très soupçonneux des billets à ordre, les vérifiant souvent de peur que l’écriture ne disparaisse, ce qui les laisseraient avec un chiffon sans valeur. De même, les marchands Européens étaient méfiants quand il s’agissait d’échanger leurs biens contre des coquillages, jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent que les cauris étaient largement acceptés comme monnaie à travers la région. »

— Willie F. Page & R. Hunt Davis, Jr, 2001*

Pendant longtemps, les cauris on coexisté avec plusieurs autres formes de devises à travers l’Afrique de l’Ouest : pièces d’argent et poussière d’or, mais aussi barres de sel, bracelets de cuivre ou de bronze en forme de fer à cheval, tissus, perles, etc.

Vers le 18ème siècle, le cauri était la devise de choix sur les voies commerciales ouest africaines. Il conservera jusqu’au 20ème siècle son statut  de moyen de paiement, ainsi que de symbole de pouvoir et de richesse.

Usage quotidien

Dans les petits villages, le commerce était la responsabilité et le privilège des anciens. Les biens que produisaient les villageois — excédant de grain, miel, tissus, métaux, etc. — étaient vendus et les recettes entreposées dans les fonds communs  comme contributions obligatoires. Les anciens utilisaient alors ces cauris pour l’achat de nécessités comme des outils, des médicaments ou du bétail pour la communauté. Les villageois eux-mêmes faisaient du troc, ce qui ne supposait pas d’argent : un sac de cacahuètes contre une casserole, une houe contre un beau panier, etc.

Illustration de 1895 de femmes africaines comptant des cauris.
« Compteuse de cauris », 1895.
Source: The New York Public Library Digital Collections

Le commerce sur une grande échelle était la spécialité de quelques groupes : les Hausas, les Dioulas et les Yarcé, en particulier. Ils participaient à l’échange de marchandises en grand volume qui se retrouvaient dans un commerce de longue distance, tout cela avec des cauris.

La démonétisation des cauris

Les Européens avaient au début utilisé les cauris avec enthousiasme : remplacer les coquillages avec les devises européennes aurait couté une petite fortune. De plus, la plupart pensaient que les coquillages finiraient par disparaitre par eux-mêmes, petit à petit. Mais ils n’étaient pas pratiques : ils étaient encombrants à entreposer comparé aux billets de banque, et le compte de larges sommes était approximatif. Ces défis n’étaient pas insurmontables, bien sûr, mais les Français en particulier, voulaient dévier le commerce la Côte-de-l’Or britannique vers leur propre colonie en Côte d’Ivoire. C’était une raison de plus d’imposer leur devise sur leur colonie.

Les colonisateurs ont eu beaucoup de mal à convaincre les Africains d’accepter leur nouvelle monnaie centralisée. D’un côté, les Africains de l’Ouest avaient l’habitude de voir de multiples formes de monnaie sur leurs marchés, en ajouter une de plus n’était pas un problème. Mais quand les Français ont interdit l’usage du cauri aux alentours de 1907, les anciens ont résisté, refusant d’inclure la nouvelle monnaie dans leurs réserves ou de l’utiliser dans leurs cérémonies à la place du coquillage. Certains voulaient garder les deux devises. D’autres pensaient simplement que le franc était une nuisance et ont rejeté les pièces et les billets.

Les Français avaient imposé un système de taxation sur leur colonie. Entre 1899 et 1902, la moitié des impôts revenait sous forme de cauris et autres moyens de paiement. En 1907, un tiers était encore payé sous d’autres formes que le franc officiel. L’interdiction de la monnaie-coquillage n’a toutefois pas beaucoup changé les habitudes des gens. Un attachement aux coquillages, leur grande disponibilité sur le marché, ainsi que la dépréciation du franc français — alors que les cauris avaient conservé leur valeur — ont participé à la résistance des Africains de l’Ouest d’adopter la nouvelle monnaie jusqu’aux années 1940.

« L’attachement aux cauris et le refus d’adopter la monnaie de l’homme blanc était une façon de défendre l’indépendance et la souveraineté qu’ils possédaient avant la conquête [coloniale]. Ils sentaient que la démonétisation des cauris était une façon de les couper d’un symbole significatif de leur passé et de leur culture, en faveur du franc, une monnaie anonyme. »

— Félix A. Iroko, 1987**

Les cauris comme devise de nos jours

Une pièce de 20 cedi du Ghana, 1991. Sur le dos de la pièce se trouve un cauri.
Pièce de 20 cedis, Ghana, 1991, sur laquelle se trouve un cauri.
Source: British Museum

Les cauris ne servent plus en tant que devise en Afrique de l’Ouest, mais il reste des traces de leur histoire comme moyen de paiement. À Ouagadougou, au Burkina Faso, les gens donnent occasionnellement des aumônes de coquillages, soit seuls, soit mélangés avec des pièces. Certains marchands qui se spécialisent dans la vente d’articles à utiliser comme offrandes proposent des cauris. Dans toute l’Afrique de l’Ouest on peut payer des services rituels avec les petits coquillages blancs.

Au Ghana, la devise nationale est le cedi, le mot en twi (langue Akan) pour « cauris ». La pièce de 20 cedi arborrait le coquillage adoré en 1991.

Le siège social de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) se trouve au Bénin. Le bâtiment moderne est décoré avec des cauris de la taille des fenêtres.

« Le prix des cauris grimpe en flèche, c’est un scandale. Les vieux qui veulent en acheter pour usages rituels se retrouvent en compétition avec ceux qui produisent de l’artisanat à vendre aux touristes, ou avec des jeunes qui cherchent des cauris pour orner les costumes devenus populaires sur scène. Lors de mes voyages récents au Burkina Faso, quand j’ai signalé les origines des cauris dans l’Océan Indien, les gens m’ont écouté avec attention. Je ne serais pas surpris si un jour, lors d’un voyage import/export à Dubaï ou Hong Kong, l’un des audacieux commerçants d’Afrique de l’Ouest découvrait les Maldives en route, et redémarrait le commerce historique de coquillages. »

— Mahir Şaul, 2004***

La richesse symbolique des cauris

La forme élégante du cauri représente la femme, son dos courbé rappelant le ventre d’une femme enceinte. Par conséquent, c’est un symbole de fertilité. La fente sur le dessous du coquillage peut ressembler à une pupille noire contre la surface nacrée, c’est pourquoi il est souvent utilisé pour protéger contre le mauvais œil.

Le pouvoir sacré des coquillages ne fait qu’augmenter leur beauté. Les cauris sont souvent utilisés comme perles ornementales: incorporés dans des bijoux, portés dans les cheveux, décorant les statues et les paniers.

Les cauris sont des porte-bonheur (grigris) qui ornent les tenues des chasseurs et des guerriers, tressés dans les masques sacrés et les costumes de danses cérémonielles. Ils peuvent être un élément dans la médecine traditionnelle, et accompagner les défunts dans leurs voyages hors du monde.

Au nord de la Guinée, par exemple, les Lodagaa croient que les décédés doivent payer un prix de 20 cauris pour traverser la Rivière de la Mort et atteindre la terre de repos vers l’ouest.

Image d'un panier plat, poussiéreux et circulaire avec des cauris éparpillés dessus.
Un voyant dogon essaye de prédire le résultat d’un match de football avec des cauris. (Source)

De nombreuses communautés à travers l’Afrique de l’Ouest et au-delà utilisent ces coquillages comme outils de divination. Le voyant jette ou lâche simplement les cauris sur une surface souvent circulaire, et interprète leurs positions pour prédire l’avenir. Le nombre de coquillages utilisés dépend de chaque diseur de bonne aventure et de la tradition à laquelle il appartient. Les Yorubas, par exemple, utilisent seize cauris dans leur divination Merindinlogun pour demander conseil aux esprits Orisha. Certains les utilisent en tandem avec — ou à la place — d’autres outils comme des fragments d’os ou des noix de kola.

Bien que les cauris, en tant que monnaie de l’Afrique de l’Ouest ne soit plus qu’un souvenir, leur valeur symbolique perdure. Comme le disent les Haoussas : « Ceux qui sont patients avec un cauri en auront un jour des milliers. »

Sources et lectures complémentaires

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