Mancala : jeux de jour, rituels de nuit

Trois hommes Dogon jouent au mancala à l'ombre du Toguna, ou case à palabre, au Mali, photographie de Staffan Martikainen.
Joueurs dogons de mancala, Mali. Photographie de Staffan Martikainen.

Les jeux de mancala (jeux de calculs) sont connus dans tous les coins du continent africain, et sont partout préférés aux autres jeux de société.

Bien que le mancala ait l’air simple, ce n’est pas un jeu de hasard mais d’adresse, de calcul et de stratégie: ses variantes et ses complexités ont souvent été comparées aux échecs et au go asiatique. Contrairement à ces autres jeux de stratégie là, les règles des jeux de mancala ne se sont jamais normalisées, jamais unifiées. Il y a autant de variantes que de groupes ethniques, ou bien même de villages.

Tablier et pions

Pour jouer aux jeux de mancala ouest-africains, il faut deux rangées de trous symmétriques, soit creusés directement dans la terre, soit sculptés dans un tablier en bois — ou bien, beaucoup plus rarement, taillés dans de la pierre ou moulés en métal. Les tabliers sculptés prennent souvent la forme d’une pirogue, d’une auge ou d’une arche, parfois décorés de personnages humains, de huttes d’un village ou d’animaux folkloriques.

Les pions sont en général des graines non-commestibles et par ailleurs inutiles d’un arbustre particulier, Caesalpinia bonduc. Les jeux dans diverses parties de l’Afrique de l’Ouest prennent leur nom de ces graines. À défaut de graines, de simples cailloux, des cauris, des crottes de chèvre ou de mouton, ou (rarement) des pions fabriqués comme des billes peuvent être utilisés à la place.

  • Tablier de mancala orné, en forme de crocodile, créé par le peuple Ekoi du sud-est du Nigéria, fait de bois et d'étain.
    Tablier en forme de crocodile créé par le peuple Ekoi du sud-est du Nigéria, fait de bois et d'étain. Source: British Museum.

 

Principe général et règles de mancala

Il y a des milliers de variantes dans les règles du jeu. Même la taille du tablier, le nombre de pions, la configuration initiale, les règles concernant les déplacements et les captures sont variables. Nous publierons des règles spécifiques à l’avenir.

Malgré ces variantes majeures, on peut discerner quelques constantes.

Configuration initiale

Les deux joueurs commencent par choisir un côté du tablier (le nord ou le sud) qui sera leur domaine. Ils distribuent les pions (de façon égale ou non) dans les cases du tablier. Le nombre de pions est un multiple du nombre de cases dans le tablier. Les jeux ouest-africains utilisent en général 48 pions, ce qui veut dire qu’ils placent 4 pions dans chacune des 12 cases. Maintenant, le jeu peut commençer.

Les semailles

Chaque tour, le joueur prend le contenu d’une case non-vide de son côté du tablier. Ensuite, il sème un pion dans chacun des trous suivants jusqu’à ce qu’il n’en ait plus. Contrairement aux variantes asiatiques de mancala, les versions africaines se jouent pratiquement toutes dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

Dans certains jeux, un pion tout seul dans une case ne peut pas être déplacé, mais d’autres variantes le permettent.

Manger les pions

Si une case contient deux ou trois pions à la fin du tour (ou bien parfois sous d’autres conditions), le joueur peut gagner le contenu d’une ou de plusieurs cases. Dans certaines versions, le joueur ne peut que capturer les pions de la dernière case qu’il a semé. D’autres variantes permettent de capturer les cases précédentes aussi, ou même de prendre les pions des cases d’en face. Capturer des pions s’appelle “manger” les graines. Dans la plupart des jeux, les pions capturés ou mangés sont exclus, mais certains permettent leur reintroduction sous des conditions particulières.

Une fois que le joueur a semé et récolté, son tour finit et il passe la main à son adversaire. Il y a cependant des variantes qui permettent au même joueur d’avoir un deuxième tour consécutif sous certaines conditions (comme finir sa semaille dans une case spéciale, par exemple.)

Une autre règle répandue est d’exiger aux joueurs de “donner à manger” à leur adversaire, pour s’assurer qu’il a assez de pions de son côté du tablier pour qu’il puisse jouer lors de son tour. Avec cette règle, les joueurs qui accumulent tous les pions de leur côté payent un prix raide: quand il ne reste plus de pions de l’autre côté du tablier, l’adversaire remporte tous les pion du côté du joueur.

D’autres variantes ont des conditions spéciales pour déposer un pion, en prendre un, ou finir un tour dans des cases “spéciales”.

Fin du jeu

Une partie se termine quand un joueur n’a plus de pions de son côté du tablier, ou quand aucun des deux joueurs ne peuvent faire de coup.

Le joueur qui a capturé ou mangé le plus de pions est nommé gagnant et il “capture”, “coupe la tête”, ou “tue” son adversaire, au sens figuré.

 

Jouer pour le plaisir

Jouer aux jeux de mancala pour le plaisir est une activité diurne. On y joue exclusivement dehors, dans la cour du village, sous l’ombre de l’arbre du village, ou même en dehors du village, dans les champs.

À travers l’Afrique de l’Ouest et au-delà, le mancala est considéré pouvoir invoquer la pluie ou encourager la végétation à pousser, donc on y joue plutôt pendant la saison sèche. Lorsqu’on y joue pendant la saison des pluies, on évite d’utiliser des gaines comme pions. Les Kanakura du nord du Nigéria jouent au mancala dans la terre lors des célébrations annuelles à la fin des récoltes de millet.

Contrairement aux échecs, les jeux de mancala sont des jeux rapides. La foule de spectateurs qui se forme inévitablement autour des joueurs ne s’abstient pas de donner son avis sur les coups, de railler ou de conseiller les joueurs au cours d’une partie.

Les règles concernant qui a le droit de jouer varient d’endroit en endroit. Dans certaines régions, c’est un jeu d’homme, dans d’autres, les hommes ne daignent pas y jouer, ce qui en fait un jeu féminin. Le mancala ayant pourtant une valeur éducative pour enseigner aux enfants le calcul, certains endroits interdisent le jeu aux garçons ou aux filles. Les Wolof du Sénégal, par exemple, interdisent traditionellement le mancala aux garçons non-initiés. Dans les falaises dogons au Mali, les enfants en général sont découragés de jouer au mancala par peur que cela apporte le malheur au village, mais les jeux des adultes ne comportent apparement pas le même risque.

En général, les gens ne jouent pas au mancala pour une mise, ils ne parient pas d’argent sur le résultat d’un jeu, et il n’y a pas de récompense.

À certains endroits, par contre, le vaincu doit supporter une série d’insultes, de moqueries et de railleries de la part du vainceur, auxquels il ne peut pas répondre ou se vexer. Dans le jeu Dogon de in pere, les insultes sont même codifiées : un joueur qui capture un seul pion de son adversaire peut dire “je t’ai arraché l’oeil !”, pour deux pions il nargue “j’ai arraché tes yeux !”, capturer trois pions invite un “je frotte !” (et il le prend sur son dos pour frotter son derrière contre un mur), pour quatre pions, c’est “j’ai coupé ton cou”, etc… Chez les Wolof, le gagnant appuie son majeur plié contre le front du perdant jusqu’à ce que les larmes s’accumulent.

 

Le mancala spirituel

Mais le jeu peut aussi prendre un aspect plus sérieux. On pense que le mancala peut avoir une influence sur le sexe d’un enfant à naître, donc les femmes baoulé de la Côte d’Ivoire jouent à une variante particulière dans l’espoir d’influencer le developpement de leur fœtus. Jouer contre une fille augmenterait la probablilité que le bébé sera une fille, et inversement, jouer contre un garçon produirait un fils. Une femme voulant enfanter des jumeaux jouera contre des paires de filles ou de garçons.

Lorsqu’une fille Fon de Dahomey a ses premières règles, elle s’isole dans sa hutte pendant sept jours dans le cadre de son initiation, ce qui comprend de jouer au mancala.

C’est la nuit que les esprits sortent, et, tout comme le tisserand qui leur prête son métier à tisser , et le forgeron sa forge, les joueurs de mancala laissent leur tablier et leurs pions dehors pendant la nuit pour le divertissement des esprits. Celui qui joue de nuit court des risques périlleux en attirant les esprits malveillants et en les offensant avec son jeu mortel… Son âme pourrait être volée, son corps pourrait être maudit de maladie, sa mère pourrait mourrir, etc.

Mais parfois, c’est un risque à prendre à des fins rituelles.

Lors des veillées mortuaires au Dahomey, par exemple, on sort les pions de mancala. Les joueurs n’y jouent pas pour le plaisir, mais pour cajoler, distraire et amadouer l’âme du défunt et les autres esprits qui rôdent.

Les Alladian et les Baoulé de la Côte d’Ivoire utilisaient aussi ce jeu de nuit et dans un espace clos pour déterminer qui serait le prochain chef. Les esprits ancestraux de la nuit participaient dans ce “combat electoral”, pour influencer leur candidat favori et le porter à la victoire. Le résultat d’une ou de plusieurs parties conférait le sceau d’approbation des ancêtres au nouveau chef.

 

Le symbolisme du mancala

Les anciens du village se rassemblent dans la cour pour regarder deux hommes jouer à un jeu de mancala à Yagba, Etat de Kebbi, Nigeria
Les villageois jouent à un jeu de mancala à Yagba, Nigeria. Photographie de August Udoh.

Le nombre de pions utilisés pour jouer est très symbolique. Habituellement, ce nombre est 48, un nombre sacré, la clef de l’univers dans une grande majorité de sociétés ouest-africaines.

Le jeu prend aussi une signification métaphorique. Le tablier représente souvent un village, et chaque case est une “hutte”. Les combinaisons variables des pions en jeu représentent divers aspects de la vie dans le village. Un pion seul est souvent nommé “femme” ou “veuve”, deux sont un “couple conjugal”, d’autres nombres de pions sont appelés “chefs”, “enfants”, “bétail”, etc.

En Afrique de l’Ouest, le pays des morts est souvent supposé se trouver quelque part vers l’ouest. Le tablier de mancala est positionné de façon à s’aligner sur l’axe est-ouest, avec les joueurs assis au nord et au sud. Le mouvement des pions le long d’une partie va de gauche (symbole féminin) à droite (symbole masculin), de l’ouest à l’est. Le cycle continu du jeu s’insert ainsi dans le cycle même de la vie, le cycle de la mort à la vie à la mort…

 

L’origine des jeux de mancala

L’histoire de ce type de jeu de calcul est difficile à retracer.

Le légendaire héros du Mandé, Soundiata Keïta, durant son exile avant d’avoir fondé l’empire du Mali vers 1235, est réputé dans les traditions orales, avoir remporté une épée dans une partie de mancala contre le roi d’un royaume voisin.

Mais les jeux de mancala sont bien plus vieux que ça. Le premier texte écrit utilisant le mot “mancala” pour désigner ce type de jeu est le Kitab al-Aghani (Le livre des chants), une collection arabe de poèmes et de chansons du Xe siècle. Le nom “mancala”, un nom utilisé dans de nombreuses sociétés africaines pour désigner l’ensemble des jeux de calculs, dérive du mot arabe “naqala” qui veut dire “déplacer” ou “transférer”. On pourrait conclure que c’était les Arabes qui ont donc diffusé le jeu dans d’autres parties du monde. Mais ceci ne veut pas dire que le jeu était inventé dans le monde Arabe, tout comme le terme anglais “board game” ne veut pas dire que les Anglais étaient à la source de tous les jeux de sociétés ou étaient même les premiers à les populariser.

Les archéologues ont trouvé les plus anciens tabliers de jeu de type mancala à ‘Ain Ghazal en Jordanie, dans le sol d’une maison néolithique. Ce sont deux rangées de six dépressions taillées dans du calcaire, datant de 5870 ± 240 avant J.-C., ce qui correspond à la période du Néolithique, quand les sociétés humaines commençaient à maîtriser l’agriculture et l’élevage d’animaux.

Photographie en noir et blanc d'un tablier en calcaire trouvé au site archéologique d''Ain Ghazal en Jordanie, qui ressemble à un jeu de type mancala. Daté de 5870 ± 240 av. J.-C. Les barres d'échelle font 5cm (2 pouces) de long. Photographie de L. Rolston.
Tablier en calcaire trouvé à ‘Ain Ghazal, Jordanie. Les barres d’échelle font 5cm (2 pouces) de long. Photographie de L. Rolston.

Deux autres tabliers similaires ont été trouvés à Beidhi, au nord de Petra, aussi en Jordanie, et un de plus à été trouvé dans la couche néolithique de Chagha Sefis dans l’ouest de l’Iran. Ces rares découvertes montrent bien que ce genre de jeu est l’un des plus anciens au monde. Pourtant, cela n’offre pas de preuve définitive ni du lieu d’origine, ni de l’âge actuel du jeu lui-même. Ceci est un jeu qui peut être joué simplement en creusant des trous temporaires dans la terre et en utilisant des graines périssables qui ne laissent aucune trace archaeologique.

Finalement, la question de l’origine du jeu (le moment et l’endroit de son invention) n’est peut être pas la bonne question à poser, tout comme demander où, quand, et qui a prononcé le tout premier mot. Tout comme la langue, le mancala a peut-être évolué indépendament dans plusieurs endroits et à plusieurs époques, pour être rafiné et perfectionné au fil du temps et dans toutes ses différentes variantes. Peut-être ne cesse-t-il d’évoluer encore aujourd’hui…

 

Sources et lectures complémentaires

  • Deledicq, A. & Popova, A. (1977). “Wari et Solo”, le jeu de calculs africain. Paris, France: CEDIC.
  • Popova, A. (1976). Les mankala africains. Cahiers d’Etudes africaines 16(63-64), 433-458. Récupéré 2 novembre, 2018 de Persée.
  • [Anglais] Voogt, A. J. (January 1999). Distribution of mancala board games: a methodological inquiry. Board Games Studies Journal, 1999(2), 104-115. Récupéré 2 novembre, 2018 de Board Game Studies Online Journal.
  • [Anglais] Bikić, V. & Vuković, J. (2010). Board Games Reconsidered: Mancala in the Balkans. Issues in Ethnology and Anthropology, 5(1), 183 – 209. Récupéré 2 novembre, 2018 de AnthroSerbia.
  • [Anglais] Rollefson, G. (1992). A Neolithic Game Board from ʿAin Ghazal, Jordan. Bulletin of the American Schools of Oriental Research, (286), 1-5. Récupéré 2 novembre, 2018 de Jstor.

 

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