Mansa Moussa : le roi rejeté de l’empire du Mali ?

Renommé dans le monde entier pour son Pèlerinage somptueux à la Mecque, Mansa Moussa, dont on dit aujourd’hui que c’était « l’homme le plus riche de l’histoire », a véritablement mis l’empire du Mali sur la carte mondiale. Durant son règne, à l’apogée de l’empire au XIIe siècle, il l’élargit à sa plus grande étendue et en fit un centre international d’études islamiques en développant la grande ville intellectuelle de Tombouctou, où d’anciens manuscrits demeurent jusqu’à ce jour dans l’ombre de la Grande Mosquée Djingareyber qu’il fit bâtir.

Mais où sont donc toutes les épopées légendaires de Mansa Moussa, les récits détaillés de sa vie et de son héritage, les chansons faisant l’éloge de son nom ? Les griots sont inhabituellement silencieux.

Illustration d'une carte de jeu représentant Mansa Moussa I, aussi appelé Mansa Kankou Moussa I, le célèbre souverain de l'empire du Mali entre 1280 et 1337, qui alla faire un pèlerinage somptueux.
Mansa Moussa de Vision Globe Design.

Est-il possible que ces gardiens traditionnels de l’histoire orale, de la mémoire de tout un peuple, aient oublié, ou manqué de remarquer, l’un de leurs mansas (rois) les plus importants ? Sans les sources externes et quelques textes écrits locaux, jusqu’à son nom aurait été perdu dans les oubliettes de l’histoire.

Il est possible que la louange de Mansa Moussa soit simplement tombée dans les crevasses du temps, obscurcie par l’ombre inéluctable de son ancêtre tant loué, Soundiata Keïta, le fondateur légendaire de l’empire du Mali.

Mais se pourrait-il aussi que les griots de l’époque aient eu une bonne raison d’omettre la période de son règne du corpus oral, et de le censurer de l’histoire ouest-africaine ?

Des litiges pour la succession, des intrigues courtisanes fatales, des intérêts islamiques externes, et même l’opulence dont Mansa Moussa a fait étalage lors de son Pèlerinage pourraient être les clefs pour déchiffrer cette énigme qui continue de plonger les historiens africanistes dans la perplexité.

L’accession de Mansa Moussa au trône du Mali

Depuis sa fondation vers 1235, la succession fut très problématique dans l’empire du Mali. Cette question se révéla être le talon d’Achille qui mena à son lent déclin.

Dans les premières décennies de l’empire, chaque succession fut principalement disputée par deux groupes : les royalistes, descendants directs de Soundiata Keïta, et l’association de chasseurs qui s’étaient unis et avaient combattu sous Soundiata pour la création de l’empire, qui estimait que seul le meilleur d’entre eux devrait régner, sans tenir compte de la lignée royale.​ [1]​

Au moment de la naissance de Mansa Moussa, les chasseurs, désabusés, abandonnèrent leur idée d’un empire méritocratique, mais cela ne clarifia aucunement la question de la succession. Qui devrait hériter du trône ? Le fils du mansa ? Son frère ? Son neveu ? Un membre d’une autre branche de la famille royale, plus étroitement apparenté au fondateur ?

C’est peut-être dans une telle atmosphère politique contentieuse que Moussa fut intronisé, à un âge inhabituellement jeune.​ [1]​

Il est noté que Mansa Moussa décéda vers 1337 et régna 25 ans, ce qui voudrait dire qu’il aurait été couronné vers 1312. Lorsqu’il arriva au Caire en juillet 1324, en route pour la Mecque, plusieurs sources le décrivirent comme « un beau jeune homme », « brun de peau, au visage agréable et à l’apparence coquette. »​ [1–3]​

« Jeune » au moment du pèlerinage, Moussa l’aurait été encore plus lors de son accession au trône. Si Moussa avait 35 ans lorsqu’il entreprit son pèlerinage, il devait avoir 23 ans au moment de son accession au trône, et il était encore plus jeune lorsque son prédécesseur lui délégua la conduite des affaires pour traverser l’Océan Atlantique, si l’histoire qu’il raconta au Caire est authentique.​ [1]​

Dans une culture qui valorise l’âge et l’expérience, l’intronisation d’un mansa si jeune est une curiosité qui pourrait suggérer une intrigue courtisane :

« La jeunesse de Moussa pourrait indiquer des développements qu’il omet dans son récit. Trop jeune, un régent aurait été nécessaire, ce qui pourrait expliquer l’écart de douze ans entre sa prise du trône et son arrivée au Caire. D’un autre côté, s’il n’avait pas dans les faits été désigné héritier présomptif, il est possible qu’il ait s’agit d’une période de contestation. »

— Michael Gomez, African Dominion

Ce genre de dispute peut facilement mener les membres d’autres branches de la famille royale à considérer un souverain comme illégitime. Particulièrement si ce souverain est sous l’influence de groupes d’intérêts externes…

Michael Gomez cite une anecdote discrète mais qui néanmoins fait froncer les sourcils, qui se trouve dans Al-Rhila d’Ibn Battuta. Ce dernier relate qu’un certain Ibn al-Shaykh al-Laban « fit un don de sept mithqals à Mansa Moussa dans sa jeunesse. À ce moment-là Mansa Moussa n’était qu’un garçon, sans influence. » Lorsque Moussa devint roi, on dit qu’il retourna cette bienveillance avec « 700 mithqals et une robe d’honneur et des esclaves des deux sexes. » ​ [1,4]​

Illustration de 1897 de la grande mosquée Djinguereber de Tombouctou, construite par Mansa Moussa de l'empire du Mali.
“La grande mosque de Tombouctou” de Félix Dubois, 1897. Source : NYPL.

Ce récit était sans doute censé mettre en valeur la grande générosité de Moussa, mais le cadeau pourrait très bien être interprété comme une tentative, de la part de marchands et d’autorités religieuses expatriées, pour influencer le futur roi en leur faveur, ce qui soutient l’idée d’un environnement politique tumultueux avant l’intronisation de Moussa.​ [1]​

Dans un empire pas encore entièrement islamisé, Moussa aurait pu être reconnu comme le « candidat musulman » et perçu comme parrainé par des influences extérieures auprès desquelles il avait une dette, et chacune de ses décisions aurait pu être remise en cause quant à ses véritables motivations.

Mansa Moussa, matricide?

Un autre indice quant au silence des griots pourrait se trouver dans le nom même de Mansa Moussa : Mansa Kankou Moussa Keïta I.

Mansa, évidemment, est le titre royal voulant dire « roi des rois » ou « empereur », Keïta est le nom de la famille royale, et Moussa est son prénom. Mais « Kankou », parfois écrit « Kankan », est un prénom féminin du Mandé, alors « Kankou Moussa », un nom par lequel il est très fréquemment désigné, voudrait dire « Moussa, le fils de Kankou ».​ [1]​

Intégrer le nom d’une mère dans son nom n’est pas, et n’était pas à l’époque, un schéma de dénomination typique parmi les peuples du Mandé.​ [1]​ Une explication pour ce nom étrange se trouve dans le Ta’rikh al-Fattash, qui met aussi en avant, et c’est fascinant, une des motivations possibles du  fameux pèlerinage de Mansa Kankou Moussa :​ [5]​

« Quant à son Pèlerinage, sa raison m’a été racontée par l’étudiant et le gardien des traditions des ancêtres, Muḥammad Quma… [qui] mentionna que Mali-koi [« roi du Mali »] Kankan Mūsā est celui qui par mégarde tua sa mère Nānā Kankan, et il fut chagriné à cet égard et regretta l’acte, et craignant un châtiment pour cela, il donna de grandes quantités de richesses comme aumônes, et résolut de jeûner tout le reste de sa vie. Il demanda à quelques ‘ulamās’ [« érudits, intellectuels »] de son temps ce qu’il devrait faire pour se faire pardonner cette immense transgression.  L’un d’eux lui dit, « C’est mon opinion que vous devriez chercher refuge avec le Messager de Dieu, Dieu le bénisse et lui accorde le salut… » Ce jour même il prit fermement la décision, et il commença à rassembler les richesses et les provisions pour le périple, demandant assistance et approvisionnement à toutes les parties de son royaume. »

Kankou (ou Kankan) aurait pu être la mère de Moussa, ou sa grand-mère, ou même la mère d’un frère ou d’une sœur d’un même père. Quoiqu’il en soit, un matricide, même accidentel, aurait été une affaire extrêmement sérieuse. Il est possible, malgré ses tentatives de pénitence fondées sur de généreuses aumônes et sur le jeûne, que la famille royale ne lui ait jamais entièrement pardonné, et qu’elle ait attaché le nom de Kankou au sien pour ne jamais le laisser oublier. Ou bien peut-être que Moussa lui-même prit ce nom, dans son chagrin inépuisable.​ [1]​

Curieusement, cette histoire concernant Mansa Kankou Moussa ne fit pas surface au Caire, où tant d’autres histoires à son propos émergèrent. Elle apparaît seulement dans le Ta’rikh al-Fattash, une chronique du XVIe siècle écrite par un érudit ouest-africain musulman très soucieux de la bonne réputation de Moussa – qui a pris prudemment soin de louer la piété et les vertus du mansa avant de relater cette histoire, puis à nouveau après, comme pour mitiger sa nature monstrueuse.​ [1]​

Le fait que cette histoire ait fait surface plusieurs siècles après son règne suggère que les griots, malgré leur silence, se souvenaient bien de cet événement et de Kankou Moussa…

Le Pèlerinage de Mansa Moussa

Qu’une partie de son objectif ait été de s’absoudre de matricide ou non, Mansa Moussa voulait clairement laisser son empreinte et mener l’empire du Mali sur l’avant-scène de la politique mondiale. Quelle meilleure façon d’impressionner le monde entier que de présenter une grande opulence d’or, de bétail et d’esclaves ?

Gravure illustrant une longue caravane de pèlerins en route depuis le Caire jusqu'à La Mecque, traversant le désert avec beaucoup de dromadaires.
“The March of ye Caravan out of Cairo to Mecha” de John Ogilby, 1670. Source : NYPL.

L’or

Le plus impressionnant, lors de la visite de Moussa au Caire, fut, évidemment, la large quantité d’or qu’il emporta et dépensa libéralement. Ibn al-Dawādārī  dit qu’il avait « tant d’or » que lui et « ses fidèles achetèrent toutes sortes de choses du Nouveau et du Vieux Caire. Ils considéraient que leur argent était inépuisable. »​ [6]​

Il est connu que l’or de Mansa Moussa était en quantité suffisante pour déprécier ce métal pour longtemps après sa visite. Ibn Kathir écrit qu’ « ils avaient tant d’or avec eux que le taux de l’or tomba de deux dirhams dans chaque mithqal » et al-‘Umari confirma ceci plus tard en disant que le prix de l’or, qui se vendait rarement moins de 25 dirhams avant la visite de Mansa Moussa, n’excéda jamais 22 dirhams après.​ [1,2,7]​

Combien d’or le mansa a-t-il importé, exactement ?

Gravure illustrant deux marchands ouest-africains pesant minutieusement leur or à l'aide d'une balance.
“Marchands d’or” de Félix Dubois, 1897. Source: NYPL.

La plupart des sources sont vagues quant à la quantité exacte mais des éléments permettent de risquer une estimation :​ [3,7,8]​

  • Moussa donna 50,000 dinars (180 kg) d’or au souverain Malmul al-Nasir Muhammad, selon Ibn Khaldun.
  • Les Maliens importèrent environ “80 charges de poussière d’or (tibr), chaque charge pesant trois quintars” (soit un total de 12 192 kg), selon Ibn Khaldun.
  • Le mansa “quitta son pays avec 100 charges d’or” (15 240 kg), selon Al-‘Umari.
  • Le mansa partit avec “500 esclaves, et dans la main de chaque se trouvait un bâton en or fait de 500 mithqals d’or” (900 kg), note le Tarikh as-sudan.

Au total, Mansa Moussa aurait pu quitter son empire avec presque 16 tonnes métriques d’or.​ [1]​

Bétail et esclaves

Ibn Khaldun nota que dans « leur propre pays [les Maliens] utilisent seulement des hommes et des femmes pour le transport mais pour de longs voyages comme le Pèlerinage ils ont des montures. » Une telle quantité d’or aurait requis des centaines de dromadaires et de bêtes de somme pour le transport à travers et au-delà du désert.​ [1,3]​

Pour prendre soin de tout le bétail, protéger la précieuse caravane des brigands, et servir le mansa, un grand nombre de personnes aurait aussi été nécessaire.

Le Tarikh as-Sudan indique que Mansa Moussa s’en alla « avec grande pompe et un large groupe, [et] avec une armée de 60 000 hommes qui marchaient devant sa monture. »​ [8]​

Aucune expédition à travers le désert n’est dénuée de victimes et beaucoup des gens qui accompagnaient la caravane moururent ou firent demi-tour. Une anecdote en atteste :​ [1,8]​

« Il progressa sur la route de Oualata dans les terres supérieures jusqu’à l’emplacement de Tuwat, et plusieurs de ses compagnons restèrent sur place à cause d’un mal de pied, appelé ‘tuwat’ dans leur langue, qui les frappa là-bas… »

Lorsque Mansa Moussa arriva au Caire, sa suite, pourtant encore impressionnante pour les Égyptiens, était considérablement réduite. Badr al-Din al-Halabi décrit qu’il « apparut parmi ses soldats  sur le dos d’un cheval merveilleusement vêtu» avec une suite de plus de 10 000 âmes. Ibn Kathir note que Moussa était accompagné de « 20 000 maghribis [africains de l’ouest] et d’esclaves. » Al-Maqrizi dit qu’ « il emmena avec lui 14 000 esclaves de sexe féminin pour son service personnel. »​ [2,9]​

Mansa Moussa, l’homme le plus riche de tous les temps ?

Mansa Moussa est réputé richissime, mais il est pourtant inconcevable que la fortune en or, en bétail et en esclaves décrite ci-dessus vienne de ses propres coffres.

Moussa était à la tête d’un empire opulent et il y a très peu de doute sur le fait que la richesse immense dont il inonda l’Egypte fut réquisitionnée à travers l’État. Mais même avec les coffres de l’empire, toutes ces richesses n’auraient pas été immédiatement à portée de main. Des préparatifs méticuleux ont dû être effectués durant les dix ans entre l’intronisation de Moussa et son Pèlerinage pour regrouper une telle quantité de ressources.​ [1]​

Les 16 tonnes d’or que Moussa a probablement emporté sont raisonnablement à la hauteur de ce que les champs aurifères de Bambouk et Bure pouvaient produire sur dix ans.​ [1]​ Le problème est que Mansa Moussa n’était pas en contrôle direct de ces deux champs :

« Sous l’autorité du sultan de ce royaume [celui du Mali] est le pays de Mafāzat al-Tibr [« dépôts d’or brut »]. Ils lui apportent de l’or brut (tibr) tous les ans. Ce sont des infidèles grossiers. Si le sultan le voulait, il pourrait étendre son autorité sur eux mais les rois de ce royaume ont appris par expérience qu’aussitôt que l’un d’eux conquiert l’une des villes aurifères et que l’Islam se propage et que le muezzin y appelle à la prière, l’or commence à diminuer et ensuite à disparaître, tandis qu’il augmente dans les pays païens avoisinants. »

— Al-‘Umari​ [7]​

Mansa Moussa ne pouvait donc pas récolter directement la production des champs aurifères. Cependant, le souverain du Mali imposait « un lourd tribut sur [l’or], qu’on lui apportait tous les ans » selon al-‘Umari, ce qui était sans doute la source principale de ce métal précieux dans l’empire.​ [1,7]​

On se perd en conjectures sur ce que Mansa Moussa aurait pu faire pour accroître et encourager la production d’or pendant la décennie précédant son Pèlerinage. Une façon de stimuler la production  dans les « pays païens » aurait pu être la production et l’export de cuivre. Le faqih al-Zawawi informa al-‘Umari que l’empire du Mali contrôlait sa propre mine de ce métal : « Ce sultan Mūsā m’a dit que dans la ville du nom de Zkry il a une mine de cuivre depuis laquelle les lingots sont amenés à Byty [la capitale du Mali] … ‘Nous les envoyons aux terres du Sūdān païen et les vendons pour deux-tiers de leur poids en or, c’est-à-dire que l’on vend 100 mithqals de ce cuivre pour 66 mithqals et 2/3 d’or.’ »​ [1,7]​

Un taux de change aussi avantageux aurait pu remplir les coffres du mansa tout en stimulant la production d’or dans les pays « grossiers » avoisinants, ce qui aurait en conséquence augmenté le tribut que Moussa recevait, pour préparer son arrivée éblouissante au Caire.

Si l’acquisition d’or fut probablement paisible, ce ne fut pas le cas pour l’acquisition des nombreux esclaves qu’il lui fallait, pour la raison qu’il ne voulait pas dépenser l’or qu’il entreposait. En effet, de toute évidence, la majorité de l’entourage de Mansa Moussa lors du Pèlerinage était asservie.​ [1]​

S’il quitta son pays avec 60 000 personnes, il lui aurait fallu capturer plus de 6 000 esclaves par an dans l’espace d’une décennie à cette fin. Ceci aurait impliqué une grande intensification des combats et des rafles, et plusieurs sources font mention des conflits dans lesquels l’empire du Mali était engagé à cette époque.​ [1]​

Sur le témoignage du gouverneur du Vieux Caire, al-‘Umari rapporte l’affirmation de Mansa Moussa que « par son épée et ses armées il a conquis 24 villes avec leurs provinces alentours contenant des villages et des domaines. »​ [1,7]​

Illustration d'hommes ouest-africains capturant des esclaves d'un village ouest-africain.
“Capturer des esclaves” de Frederic Remington, 1893. Source: NYPL.

Ibn Amīr Ḥājib explique que l’empire du Mali était aussi engagé dans une lutte interminable contre des ennemis implacables qui « tirent bien avec [leurs arcs et leurs] flèches (nushshāb). Leurs chevaux sont de descendance croisée (kadīsh) avec des nez en fente. » Il n’est pas précisé exactement qui ces ennemis auraient pu être, mais on peut imaginer que c’étaient les populations non-islamiques avoisinantes, comme les Bambaras, qui sont renommés pour leur résistance féroce à l’empire malien avant la création de leurs propres royaumes bambaras.​ [1,10]​

Al-‘Umari décrit des campagnes esclavagistes incessantes de la part de l’empire malien : « Le roi de ce pays mène une guerre sainte permanente contre les païens du Sūdān qui sont ses voisins. »​ [1,7]​

La focalisation singulière de Moussa sur les préparatifs du Pèlerinage durant la première décennie de son règne, qui entraîna des conflits sans fin et la thésaurisation de richesses destinées à des dirigeants étrangers plutôt que consacrées aux affaires intérieures, aurait pu déplaire aux griots de l’époque, surtout lorsque Mansa Moussa revint les mains vides et endetté. À son retour, les griots ont peut-être eu vent de son intention, finalement non réalisée, d’abdiquer le trône au profit de son fils pour retourner à la Mecque, et ont sans doute considéré avec hostilité l’arrivée d’intellectuels érudits invités à vivre et travailler à Tombouctou, qui, avec leurs parchemins et leur encre, auraient pu déstabiliser le rôle même du griot dans la société malienne.

Un bouc émissaire : Mansa Sakoura

L’histoire que racontent les griots maliens d’un autre roi, Mansa Sakoura, partage beaucoup de similarités avec l’histoire de Mansa Moussa.

Ils disent que Mansa Sakoura fut à l’origine un esclave qui s’éleva dans les rangs militaires avant de prendre le trône royal de façon illégitime, et de régner sur l’empire un certain temps avant Mansa Moussa. Mansa Sakoura aurait fait maintes conquêtes d’extension de l’empire et réassujetti le territoire perdu autour de Gao, la région rebelle de l’est, tout comme Mansa Moussa. Il entreprit aussi un Pèlerinage à la Mecque et l’on raconte qu’il mourut sur le chemin du retour. Curieusement, comme Mansa Moussa encore, Sakoura fut accusé d’avoir perpétré un meurtre au sein de sa famille, celui de son frère.​ [1]​

Gravure illustrant une caravane menée par des chameliers arrivant à Tombouctou, une ville que Mansa Moussa transforma en un grand centre intellectuel de l'empire du Mali.
“Arrivée à Tombouctou”, 1857. Source: NYPL.

Les sources orales le nomment Sekouré, voulant dire « l’usurpateur », ou Jonnin Sekouré « le petit esclave ». Si Sakoura était un usurpateur, il aurait sans doute voulu exploiter les avantages du Hajj pour se légitimer, tout en renforçant les liens avec le Moyen-Orient et en projetant le pouvoir du Mali au monde entier. Avec de telles ambitions, il aurait pu anticiper le règne de Moussa.​ [1]​

Mansa Sakoura entreprit le Pèlerinage lors du règne du sultan al-Malik al-Nasir d’Egypte, le même souverain que Mansa Moussa a rencontré lors de son propre Hajj. Étant donné qu’al-Malik al-Nasir régna par périodes, entre 1294 et 1295, puis entre 1299 et 1309, et enfin entre 1309 et 1340, Mansa Sakoura aurait pu être au pouvoir pendant l’un des deux premiers règnes, et Mansa Moussa, durant le dernier.​ [1]​

Cependant, il n’y a aucune référence à Mansa Sakoura au Caire, contrairement à Mansa Moussa. Il est possible que son passage dans la capitale égyptienne n’ait simplement pas attiré beaucoup d’attention : plusieurs rois maliens ont entrepris le Pèlerinage avant et après Mansa Moussa, et leurs passages ont à peine été notés en bas de page dans les documents égyptiens.​ [1]​

Mais si Sakoura était bel et bien un usurpateur, il devait être bien assuré de son pouvoir pour oser quitter le royaume pour un Pèlerinage long de plusieurs années…

Un règne éventuel de Mansa Sakoura déstabilise aussi la chronologie précaire des rois de l’empire du Mali que les chercheurs essayent toujours de déterminer.​ [1]​

Quelles sont alors les probabilités qu’un prédécesseur de Mansa Moussa ait vécu une vie si parallèle ?

Les coïncidences se produisent, évidemment, mais certains chercheurs sur l’histoire ouest-africaine avancent la théorie que Mansa Sakoura aurait pu être un personnage entièrement fictif, une analogie astucieuse pour le règne de Mansa Moussa de la part des griots de l’époque, inventée pour pouvoir critiquer le roi en ménageant une distance temporelle prudente.​ [1]​

Illustration de trois griots, musiciens et historiens traditionnels de l'empire du Mali.
“Griots musiciens du haut Sénégal”, 1890. Source: NYPL

Si tel est le cas, cela montrerait ce que les griots de son temps pensaient de Mansa Moussa : un roi illégitime et meurtrier, métaphoriquement assujetti aux pouvoirs islamiques externes pour qui il gaspilla les ressources du pays, indigne de louanges et de devenir une légende, malgré la grandeur de ses accomplissements.

Sources et lectures complémentaires

  1. [1]
    Gomez M. African Dominion: A New History of Empire in Early and Medieval West Africa. USA : Princeton University Press, 2018.
  2. [2]
    Levtzion N., Hopkins J. F. P. (éd.). « Ibn Kathīr ». In : Corpus of Early Arabic Sources for West African History. Princeton, USA : Markus Weiner Publishers, 2000. p. 305.
  3. [3]
    Levtzion N., Hopkins J. F. P. (éd.). « Ibn Khaldūn ». In : Corpus of Early Arabic Sources for West African History. Princeton, USA : Markus Weiner Publishers, 2000. p. 322‑342.
  4. [4]
    Levtzion N., Hopkins J. F. P. (éd.). « Ibn Bațțūța ». In : Corpus of early Arabic Sources for West African History. Princeton, USA : Markus Weiner Publishers, 2000. p. 279‑304.
  5. [5]
    Kuti M. Ta’rīkh al-fattāsh, Timbuktu Chronicles 1493-1599. Trenton, USA : Africa World Press, 2011.
  6. [6]
    Levtzion N., Hopkins J. F. P. (éd.). « Ibn al-Dawādārī ». In : Corpus of Early Arabic Sources for West African History. Princeton, USA : Markus Weiner Publishers, 2000. p. 249‑251.
  7. [7]
    Levtzion N., Hopkins J. F. P. (éd.). « Al-’Umarī ». In : Corpus of Early Arabic Sources for West African History. Princeton, USA : Markus Weiner Publishers, 2000. p. 252‑278.
  8. [8]
    Hunwick J. O. Timbuktu and the Songhay Empire: Al-Sa’Di’s Ta’Rikh Al-Sudan Down to 1613 and Other Contemporary Documents. Boston, USA : Brill, 2003. (Brill’s Islamic History and Civilization).
  9. [9]
    Levtzion N., Hopkins J. F. P. (éd.). « Al-Maqrīzī ». In : Corpus of Early Arabic Sources for West African History. Princeton, USA : Markus Weiner Publishers, 2000. p. 350‑356.
  10. [10]
    Roberts R. L. Warriors, Merchants, and Slaves: The State and the Economy in the Middle Niger Valley, 1700-1914. USA : Stanford University Press, 1974.
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