Parentés à plaisanterie

Dans la plupart des cultures, il serait impoli de se moquer ouvertement d’un inconnu, parfaitement insultant de le traiter d’esclave, et complètement criminel d’entrer dans son domicile et voler sa télévision. Dans le contexte des parentés à plaisanterie — ou « cousinage », sinankunya au Mali, rakiré au Burkina Faso — ces actes peuvent dans certains cas être tout à fait acceptables en Afrique de l’Ouest, et donnent souvent lieu à des scènes pittoresques, et d’abondants éclats de rires.

Peinture de femmes africaines en train de discuter, avec des bébés sur leurs dos et des packets sur leur têtes. L'attitude des femmes illustre parfaitement les parentés à plaisanterie.
« After Market » (« Après le marché ») par Tijay Mohammed, peintre Ghanéen.

Les dynamiques des parentés à plaisanterie

Les parentés à plaisanterie autorisent, encouragent, et parfois même obligent, aux membres de certains groupes, qu’ils se connaissent ou non, à se railler, se taquiner, ou s’insulter sans conséquence sociale, sans rancune, et sans outrage.

Ces relations lient certains groupes ethniques (Dogons et Bozos), certaines castes (nobles et griots), certaines familles (Coulibaly et Ouattara, Diarra et Traoré), certains liens familiaux (grands-parents et petits-enfants), certains individus de la même classe d’âge (jeunes hommes circoncis en même temps), ou une combinaison de ceux-ci (l’ethnie Peul et la caste des forgerons).

Un Bambara qui rencontre un Peul pour la première fois pourrait dire en blaguant de celui-ci est inutile sans maître — une insulte qui découle de l’histoire, quand les Peuls servaient les rois Bambaras comme gardiens de leurs troupeaux. Les Peuls se moquent des Bozos à cause de leur prétendue consommation excessive d’alcool. Les Bozo accusent les troupeaux des bergers d’avoir piétiné leurs champs — un jeu sur les stéréotypes. Quelqu’un de patronyme Traoré peut réprimander un Condé en disant que ces derniers sont tellement voraces qu’ils ne peuvent tenir le ramadan sans former une flaque de salive à leurs pieds.

Ampleur et limites de la plaisanterie

L’échange de blagues dans les parentés à plaisanterie culmine souvent en bataille d’esprit; c’est à celui qui trouvera l’injure la plus astucieuse, créative et comique. Ces scènes pittoresques, presque théâtrales se jouent tous les jours dans la rue, dans les magasins, dans les marchés, lors de cérémonies, même au bureau ou pendant les réunions officielles aux sommets de l’État.

De temps à autres, ces interactions surpassent les stéréotypes, habitudes alimentaires et tranches obscures de l’histoire. Parfois, elles franchissent les frontières des pratiques et croyances sacrées d’un peuple:

« Le Bozo tourna les nourritures du Dogon en dérision — à savoir le millet et la viande de crocodile — disant que c’était du fourrage à cheval; et le Dogon riposta que le Bozo est un poisson sur terre (faisant allusion à la vulnérabilité d’une espèce hors de son habitat naturel). Le Bozo accusa le chef spirituel de l’autre de ne jamais se laver, et de se faire lécher par un serpent (faisant référence au culte du Lébé); Le Dogon maudit le Bozo en déclarant qu’il était “une chose sale de l’eau” qui a corrompu le djinn (esprit ou génie) de l’eau, le rendant impur. »

— Trevor H.J. Marchand, faisant référence aux écrits de Marcel Griaule
Photographie d'une femme africaine en train de rire malicieusement, et un homme riant en arrière plan. Ce genre de scène est commun dans les parentés à plaisanterie.
« Good Times at the Market » (« Un bon temps au marché »), par Phil Marion.

S’il n’y a aucune contrainte sur l’heure, ou l’endroit, ou la créativité des insultes, il y a toutefois des limites: entraîner la mère de quelqu’un dans tout cela est un grand faux pas. Entrer en vrai conflit et faire couler du sang est aussi inacceptable. Si l’interaction devient agressive, le coupable peut offrir des noix de kola, symboles de paix, pour demander pardon.

Même les funérailles ne sont pas exclues des plaisanteries. Les enterrements sont souvent perturbés par des amis proches, membres de ces alliances intimes. Des forgerons peuvent s’incruster dans les obsèques d’un Peul et empêcher le corps d’être déplacé par tous les moyens, tant qu’ils ne reçoivent pas d’argent. De même, les petits-enfants demandent des cadeaux avant de permettre aux funérailles de leurs grands-parents de procéder. Un Bissa décédé peut s’attendre à ce que son ami Gourounsi jette des cacahuètes sur son cercueil pour se moquer des habitudes alimentaires de son peuple. À l’inverse, une Gourounsi ne sera pas surprise si un Bissa demande de remplacer son cercueil avec une tête de chien pour la même raison. Certains groupes au Burkina Faso s’accusent les uns les autres d’être des meurtriers ou parricides dès que quelqu’un meurt. Ceci est censé banaliser et dédramatiser la mort, pour que les membres de la famille ne sombrent pas trop profondément dans le deuil.

Origines et fonction sociale

Cette coutume est retracée à travers les récits oraux à Sundiata Keita, le fondateur de l’Empire du Mali. Les ethnologues, eux, pensent que ce pourrait être une pratique beaucoup plus ancienne.

En réalité, les parentés à plaisanterie n’ont rien d’une plaisanterie : elles sont bien plus profondes et sérieuses qu’un brise-glace humoristique. Ce sont les manifestations d’alliances ancestrales, de pactes de sang et de liens d’honneur entre communautés. Tandis que certaines alliances se sont estompées, certaines, comme celles des Dogon-Bozos ou des Peuls-forgerons, restent robustes. Dans ces cousinages intenses, la parenté à plaisanterie va souvent de pair avec des tabous sociaux. Une interdiction sur l’intermariage et le contact sexuel entre les membres de chaque groupe est typique. Cela permet prétendument d’éviter les jalousies et les querelles autour des relations amoureuses: de nombreuses guerres ont été déclenchées pour une femme.

La règle d’or des parentés à plaisanterie : ne jamais nuire à l’autre. Cette prescription pour le respect mutuel, l’amitié réciproque et l’entraide aide à éviter les conflits entre les groupes et encourage la mise en place de compromis. Le cousinage offre une façon cathartique d’exprimer ses plaintes sans animosité, et d’apaiser les tensions. Comme le disait Balla Fasséké, le griot du premier empereur du Mali, « Prévenir, c’est mieux que guérir. »

Tableau d’ethnies et leurs alliés

Bien que cette liste ne soit pas complète, et que ce genre de relations est susceptible de changer, le tableau ci-dessous donne un aperçu grossier du réseau complexe des parentés à plaisanterie entre les ethnies. (Tiré du livre de Sissao sur les parentés à plaisanterie indiqué en bas de page.)

En raison de leur mode de vie semi-nomade, les Peuls ont développé des parentés à plaisanterie avec le plus grand nombre d’autres ethnies.

Ethnie Alliés/Parents
Bissa Gourounsi, San, Yarse
Birifor Lobi, Turka, Gouin, Cerma, Karaboro
Bambara Peul, Coulibaly, Ouattara, Traoré, Koné
Bobo Koné, Peul, Bambara
Bobo-Dioula Peul, Sembla, Dafing (Soninké)
Bozo Dogon
Bwaba Peul, Sembla, Dafing, Vigué
Dafing & Marka (Soninké) Bambara, Peul, Sénufo, Bobo, Dioula, Bwaba
Dagaara Turka, Gouin, Karaboro, Siamu
Djan Gouin
Dogon Bozo
Fulse Gourounsi, Gurma, Bissa
Gourounsi Bissa, Peul, Gurma, Yarse, Djerma
Gurma Yarse, Kotokoli, Hausa, Gourounsi, Djerma, Peul, Dagomba, Bella
Gouin Lobi, Djan, Dagaara
Dioula Lobi
Lobi Dioula, Goin, Birifor
Mossi San, Samogho
Peul Bobo, Yarse, Bambara, Marancé, Dioussabe, Bwaba, Bobo-Dioula, Markas, Nioniose, Hausa, forgerons de toute ethnie
Puguli Dagaara, Peul, Goin, Bwaba, Turka, Sénufo
San Mossi, Bissa
Sénoufo Dagaara, Lobi, Djan, Marka, Dafing
Sembla Toussian, Bobo-Dioula, Bwaba
Siamu Djan, Lobi, Dagaara, Pougouli
Toussian Sembla, Lobi, Dagaara
Turka Dagaara, Lobi
Vigué Peul, Bwaba
Winy Peul, Bissa, Goin, Lagana, Djerma
Yana Zaoose (Diabo)

Sources et lectures complémentaires

Livres et articles:

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