Ceux aux pieds à l’envers et autres créatures fantastiques

Il y a un certain attrait artistique au fait d’avoir les pieds tournés vers l’arrière. Cette particularité plutôt anormale — insolite, drôle, diabolique —, tant vantée chez les créatures légendaires, est attribuée à des êtres fantastiques, curieux et excentriques du monde entier. Dans la mythologie grecque, c’est à l’abarimon, « antipode » pourtant rapide, aux Philippines, à l’aswang à la forme changeante, dans le folklore dominicain, au ciguapa, au Brésil, au curupira, et, en Inde, au fantasmagorique bhoot. Chacune de ces créatures est astucieusement introuvable en raison de ses empreintes déconcertantes. L’Afrique de l’Ouest ajoute, évidemment, sa propre tournure colorée à la foule mythologique des « pieds en arrière ».

Peinture des créatures fantastiques qui capturent l'imagination des enfants africains. Certains d'entre eux ont les pieds à l'envers.
“Reborn Sounds of Childhood Dreams” du peintre africain Ibrahim El Salahi.

Pieds à l’envers

Avec leurs pieds en marche arrière, les minuscules konderong wolofs, « petits êtres » de la brousse sénégalaise, peuvent facilement éviter de trébucher sur leurs longues barbes qui trainent sur le sol. Espiègles et vifs, ils ne peuvent être aperçus que par les bergers nocturnes peuls, ou bien par ceux doués de vision surnaturelle, les ya bopa, ou « têtes larges ».  Ils aveuglent tout humain en vue de leurs villages, pour qu’ils déambulent sans jamais les voir. Les porteurs de bois se trouvent soudainement incapables de soulever le fardeau de leurs têtes, tandis que les chasseurs, avec de minuscules grelots d’alerte sournoisement attachés à leurs chevilles, sont tout aussi étonnés de ne pas trouver de gibier. Plus redouté est le penchant des konderong à enlever les enfants, mais leurs calebasses, pour peu que l’on parvienne à s’en saisir, exaucent tout vœu.​ [1]​

Complotant aussi pour contrecarrer les chasseurs, le kulukpariga des Dagbanis, aux pieds à l’envers et aux poils hérissés, farceur féerique de la brousse ghanéenne et togolaise, rend fou tout paresseux qui somnole par mégarde près de son lieu de danse nocturne. Comme ses sosies, le kolkpaareg (Tallensi) ou le kyinkyiriga (Gurensi), il peut se faire accoucher dans le monde des humains, sous la forme de jumeaux.​ [2]​

Les madebele ou tugubele aux pieds inversés des Sénoufos n’ont aucun besoin de trouver un moyen d’entrée dans le monde des humains. Ces esprits de la brousse les fréquentent déjà régulièrement, occupant les sources, les rochers et la terre d’un monde naturel partagé.  Facilement accessibles en tant que médiateurs spirituels en raison de leur proximité, leur invisibilité donne malheureusement lieu à des imbroglios involontaires lorsque les porteurs d’eau, les vagabonds, les chasseurs, ou les cultivateurs, inconscients du danger, frôlent ces êtres impétueux.​ [3]​

Les asamanukpai des Ga-Dangme, habiles polisseurs de pierres, sont de toute évidence légers sur leurs pieds pourtant inversés lors de leurs danses sur les affleurements rocheux ghanéens. Partout dans les régions rocheuses du Ghana, on trouve des pierres de foudre en forme de disque mystérieusement trouées, d’origine inconnue. On dit qu’elles sont tombées du ciel et qu’un asamanukpa les a attrapées entre le pouce et l’index.​ [4]​ Leurs homologues Akan et Bambara miniatures — respectivement les mmoetia (Kwa) et les wokulo (Bamanakan) — sont censés même être capables de traverser les rochers sans encombre.​ [5]​

Pieds à l’endroit

Conserver la calebasse d’un konderong aux pieds à l’envers est pratiquement impossible — pendant trois nuits successives, le konderong appelle le preneur par son nom et s’il répond, même s’il marmonne à peine dans son sommeil, la calebasse de vœux disparait. Par contre, l’eni-egbere, la natte de couchage enroulée de l’egbere, une créature yorouba aux pieds à l’endroit qui a toujours les larmes aux yeux, peut être plus facilement gardée. À condition, bien sûr, que le preneur puisse supporter d’être perpétuellement suivi par un farfadet inconsolable, sanglotant sans arrêt.​ [6]​

De temps à autre, les larmes des yumboes (Wolof) — des sortes de fées blanches argentées du Sénégal, d’habitude effervescentes, folâtres et hospitalières — glissent sur les tombes de leurs humains bien-aimés. Habillés de pagnes, pagayeurs de pirogues et buveurs de vin de palme, les yumboes imitent les humains, avec, néanmoins, quelques différences : ils se réunissent sous terre pour des festins servis par des mains et des pieds à l’endroit mais incorporels, et sont capables, sous le couvert de la nuit, de charrier la semoule de maïs des villages alentours avec une multitude de calebasses, ou encore de saisir des poignées de feu dans les foyers.​ [7]​

Le fait même que les humains savent allumer un feu est attribué parmi les Urhobos à Aziza, un autre être tout aussi fantastique, pratiquement une divinité, qui n’a, selon certains, non seulement qu’une seule main, mais aussi qu’un seul pied (à l’endroit, celui-ci !) et qui est le bienfaiteur et le protecteur de tous les chasseurs.​ [8]​

Entre-temps, dans la forêt tropicale ghanéenne des Ashantis, un sasabonsam laisse pendre ses longues jambes depuis les hautes branches d’un arbre, pour attraper leurs chasseurs ! Sera-t-on surpris d’apprendre, à ce stade, que ses pieds pointent ni vers l’avant, ni vers l’arrière, mais… dans les deux sens ?​ [9]​

Sources et lectures complémentaires

  1. [1]
    Ames D. W. « The Dual Function of the “Little People” of the Forest in the Lives of the Wolof ». The Journal of American Folklore [En ligne]. 1958. Vol. 71, n°279, p. 23‑26. Disponible sur : < https://doi.org/10.2307/537955 >
  2. [2]
    Manoukian M. Tribes of the Northern Territories of the Gold Coast. [En ligne]. London, UK : Routledge, 2017. 113 p. Disponible sur : < https://doi.org/10.4324/9781315296012 >
  3. [3]
    Holsbeke M. The Object as Mediator: On the Transcendental Meaning of Art in Traditional Cultures. Anvers, Belgique : Ethnographic Museum, 1996. (Art and Conflict Management: Bush Spirits as Mediators and Source of Inspiration in the Art of the Senufo).
  4. [4]
    Field M. J. « The Asamanukpai of the Gold Coast. » Man [En ligne]. décembre 1934. Vol. 34, p. 186‑189. Disponible sur : < https://doi.org/10.2307/2790338 >
  5. [5]
    Crowley D. J., Bannerman-Richter G. « Mmoetia: The Mysterious Little People ». African Arts [En ligne]. novembre 1989. Vol. 23, n°1, p. 101. Disponible sur : < https://doi.org/10.2307/3336817 >
  6. [6]
    « Egbere ». In : African Heritage TV [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2019. Disponible sur : < https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=1771029279709039&id=1271390483006257 > (consulté le 29 juillet 2019)
  7. [7]
    Keightley T. The Fairy Mythology. London, UK : H. G. Bohn, 1870.
  8. [8]
    Tonukari O. J. « Aziza: King of the Urhobo Forest ». In : Urhobo Historical Society [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < http://www.waado.org/urhoboculture/Religion/tonukari/Aziza.htm > (consulté le 29 juillet 2019)
  9. [9]
    A Dictionary of World Mythology. [En ligne]. London, UK : Oxford University Press, 1997. Disponible sur : < https://doi.org/10.1093/acref/9780192177476.001.0001 >
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