Le pouvoir d’un prénom

À la question shakespearienne « Qu’y a-t-il dans un nom ? » la réponse ouest-africaine est « Tout. » Dans un monde où même l’acte de parler est infusé de pouvoir, les prénoms donnés à la naissance — qu’ils soient protecteurs ou encourageants, proverbiaux ou prédictifs, exaltés ou en apparence indélicats — sont de la plus haute signification traditionnelle. Tout comme les cérémonies qui les entourent.

Lithographie en noir et blanc d'une famille assise sur un banc, dos tournés. Il y a trois petits enfants, et quatre adultes. Ils regardent une femme qui les embrasse tous. L'image fait penser à une cérémonie africaine où un bébé reçoit un prénom ou plusieurs prénoms, et son nom entier.
Panneau central du triptyque lithographique “Family Arc” de John Biggers

Celles où l’enfant reçoit son nom sont habituellement organisées sept à dix jours après la naissance, tout autant pour accorder à la mère le temps de récupérer que pour s’assurer que le bébé a l’intention de rester dans le monde des vivants. Jusqu’à ce qu’un identifiant soit attaché au corps et à l’esprit d’un enfant, il n’existe pas véritablement, il n’a pas de réelle place dans le monde.

De nos jours, il est loin d’être surprenant de trouver des Africains de l’Ouest qui donnent à leurs enfants des prénoms liés à leur religion. Les musulmans portent souvent des noms d’origine arabe comme Mamadou (dérivatif de Mohammed), Fatima, Ali, ou Mariam. Les chrétiens, eux, prennent fréquemment des prénoms de la Bible comme Josèphe, Marie, ou Adam. Malgré cette inclination à utiliser des noms étrangers à des fins religieuses, de nombreuses personnes retiennent toujours les méthodes de dénomination traditionnelles pour leurs enfants, quelle que soit leur affiliation religieuse.

L’importance d’un « bon nom »

« Oruko rere san ju Wura ati Fadaka. »

(Un bon nom est plus précieux que l’or et l’argent.)

— Proverbe yorouba​ [1]​

Dans le monde occidental, très peu de paramètres socio-culturels influencent les dynamiques de dénomination, d’où la question « Qu’y a-t-il dans un nom ? » Les prénoms sont interchangeables, et ne révèlent rien des personnes qui les portent. Mais dans les cultures ouest-africaines, beaucoup d’éléments sont à l’œuvre dans le processus de choix ; et un prénom à première vue simple peut contenir la biographie entière d’une personne. Un nom ouest-africain est bien plus qu’une simple étiquette utile pour identifier quelqu’un, c’est un symbole, un emblème.

Un prénom peut façonner le caractère d’une personne, forger son identité sociale et influencer sa destinée. Son sens sous-jacent déterminera beaucoup du présent et du futur d’un enfant.

Le prénom d’une personne permer souvent de déduire ses caractéristiques socio-culturelles : son ethnicité, son sexe, mais aussi le jour de la semaine ou la date de sa naissance, la profession de sa famille, sa classe sociale et politique, sa religion et ses divinités, les attentes et espérances de ses parents, etc. Ce nom peut aussi exprimer les valeurs, les principes éthiques, et les croyances de son entourage.

Un prénom crée une attente et induit une attitude chez ceux qui l’entendent, avant même qu’ils ne rencontrent celle ou celui qui le porte. C’est en partie la raison pour laquelle, lorsqu’ils entrent en contact avec des personnes d’un autre groupe ethnique, de nombreux ouest-africains vont jusqu’à expliquer le sens de leur nom, pour qu’il soit compris en dépit des barrières linguistiques.​ [2]​

Prénoms naturels

Peinture en noir et blanc d'une mère qui allaite son bébé. Un nouveau né ne reçoit pas de nom ou de prénoms jusqu'à sept ou dix jours après sa naissance.
“Mère et enfant” de Gerard Sekoto.

Chaque enfant est né dans des circonstances uniques : un certain jour, alors que des événements naturels, sociaux ou historiques se produisaient, au sein d’une fratrie issue de parents d’une certaine classe sociale qui exerçaient telle ou telle profession, etc. Ces paramètres donnent naturellement lieu à des prénoms descriptifs.

Bien sûr, le sexe de l’enfant joue un rôle. Certains prénoms sont strictement masculins, d’autres réservés au sexe féminin, mais il y a aussi beaucoup de noms unisexe. Parfois, selon le prénom, les règles peuvent être très complexes par rapport à son applicabilité aux garçons ou aux filles.

Par exemple, parmi les yoroubas, Ikumolu (la mort a pris l’héritier) est un prénom exclusivement masculin, mais une femme peut occasionnellement le porter si tous les hommes et garçons de la famille sont décédés à sa naissance.​ [1]​

Noms de jour de naissance

Parmi les Akans, les enfants sont systématiquement nommés par rapport au jour de leur naissance. Ce prénom est appelé kradin, ou « nom d’âme » car c’est l’âme d’un bébé à naître qui décide le moment précis de son entrée dans le monde. Le jour de naissance est considéré avoir un effet sur la conduite d’un enfant, sur son futur et sa destinée. Par exemple, un enfant du lundi est censé être calme et paisible, celui né un vendredi est supposé être un vagabond ou aventurier, celui né un samedi sera sans doute très créatif, etc.​ [2]​

JourJour en akan Nom masculinNom féminin
LundiEdwoadaKwadwoAdwoa
MardiEbenadaKwabenaAbenaa
MercrediWukuadaKwakuAkua
JeudiYawoadaYaoYaa
VendrediEfiadaKofiAfua
SamediMemenedaKwameAma
DimancheKwasiadaKwasiAkosua

Les Igbos ont un système de dénomination similaire, selon les quatre jours de la semaine igbo traditionnelle, quoiqu’il soit de nos jours graduellement abandonné avec l’arrivée du christianisme et l’usage croissant du calendrier à sept jours. Les quatre jours sont, dans l’ordre, Eke, Orie, Afor et Nkwo, d’après les principales divinités de la religion traditionnelle. Les prénoms de filles commencent souvent avec le mot Mgbe, voulant dire « quand », pour former les prénoms : Mgbeke, Mgboli, Mgbafo, Mgbonkwo. Les prénoms de garçons sont préfixés avec le mot Nwa, voulant dire « enfant » (Nweke, Nwoye, Nwafo, Nwankwo), ou Oke, voulant dire « mâle » (Okeke, Okorie, Okafo, Okonkwo).​ [3]​

Les parents bambaras peuvent nommer leur enfant Nténèdjo (enfant du lundi), Waraba (enfant du mercredi), ou Djouma (enfant du vendredi).​ [4]​

Prénoms ordinaux

Un couple peut aussi choisir de donner des prénoms prédéterminés à ses enfants, en fonction de l’ordre de leurs naissances. Ces noms ordinaux, parfaitement respectables, offrent à certains parents une façon d’éviter d’assumer l’immense responsabilité d’imposer un nom très significatif que l’enfant risque de plus tard détester, ou pire, de ressentir comme un fardeau s’il n’en n’est pas à la hauteur. Ces prénoms fondés sur l’ordre de naissance ont aussi des connotations quant à la personnalité de l’enfant qui les porte : on s’attend à ce que le cadet soit plus réfléchi et astucieux que l’aîné, qui est censé être turbulent, par exemple.

Les Soninkés peuvent nommer leurs filles dans l’ordre suivant : Sira (1e), Coumba (2e), Fenda (3e), Taco (4e), Dado (5e), Niatou (6e). La septième fille retourne au début de la liste, pour aussi être nommée Sira comme la première. Les fils soninkés, eux, sont nommés : Soma (1er), Samba (2e), Demba (3e), Daby (4e), Paté (5e) and Yoxo (6e). Encore une fois, le septième fils est nommé Soma comme le premier, le huitième Samba, comme le second, etc.​ [5]​

Dans l’ordre, les fils de parents sénoufos peuvent être appelés : Zié (1er), Zana (2e), N’golo (3e), Bêh (4e), Dôh (5e), Mbaha (6e), Niagnanman (7e), Sela (8e). Les prénoms équivalents pour les filles sont : Gnele (1e), Gnôh (2e), Gnire (3e), Bara (4e), Zele (5e), Gnaman (6e), Gnaman (7e), Sela (8e).​ [6]​

Les jumeaux sont si importants dans les sociétés ouest-africaines — pour le meilleur ou pour le pire — qu’ils interrompent ce schéma de dénomination lorsqu’ils entrent dans une famille. La plupart des groupes ethniques ont des prénoms spéciaux prédéterminés pour chaque jumeau, ainsi que des prénoms prescrits pour les enfants nés après les jumeaux.

Les Yoroubas nomment le premier des jumeaux Taiwo, et le deuxième, Kehinde. L’enfant né après les jumeaux s’appelle Idowu, et le cadet de celui-là sera Alaba.​ [1]​

Les parents akans nomment leurs deux jumelles Ataa, et leurs deux jumeaux Ata. Les enfants nés après les jumeaux sont appelés, dans l’ordre : Nyankomago, Atuakɔsεn, Abobakorowa et Damusaa.​ [2]​

Gravure en noir et blanc d'une famille assise sur une balançoire, dos tournés. Entre l'homme et la femme se trouvent deux enfants, des jumeaux. Les jumeaux et jumelles africains ont souvent des prénoms prédeterminés, et influencent les noms de leurs petits frères et petites soeurs.
“Jumeaux du printemps” de John Biggers.

Nom pour les circonstances de naissance

Les Yoroubas ont des prénoms très spécifiques pour décrire les circonstances de naissance d’un enfant : un bébé né avec son cordon ombilical noué autour de son cou peut recevoir le nom Ojo (masculin) ou Aina (féminin) ; si le cordon était noué autour de son poignet, le prénom Erinle serait pertinent. Une fille qui a tellement pleuré à sa naissance que ses proches pensaient qu’elle était en détresse se nomme Oni ; un bébé né par les pieds s’appelle IgeDada est un enfant né avec les cheveux noués, tandis que quelqu’un du nom d’Ilori a été conçu immédiatement après la naissance de son aîné, avant que la mère n’ait pu avoir ses règles.​ [1]​

Une fille soninké née après la mort de son père s’appelle Sonkhané, un garçon dans la même situation est nommé Wagui.​ [5]​

Si la grossesse a été particulièrement longue, les parents igbos peuvent nommer l’enfant Ndidiamaka (la patience est sage).​ [3]​ Le nom équivalent chez les Soninkés est Dalla (trop longtemps attendu).​ [5]​ Parmi les Éwés, les bébés nés de grossesses qui ont duré un an ou plus sont nommés Feyi (un an s’est écoulé), Fenu (chose d’un an), ou Fenuku (graine d’un an).​ [2]​

Un enfant igbo né de parents d’un âge plus avancé peut s’appeler Mgbenka (nom féminin voulant dire « dans la vieillesse ») ou Nwanka (nom masculin voulant dire « enfant de vieillesse »).​ [3]​

Si un couple akan a eu du mal à concevoir un enfant, ils peuvent choisir le prénom Nyamekyε (don de Dieu), Nyameama (Dieu a donné) ou Nso Nyame yε (il n’est pas impossible pour Dieu d’agir). ​ [2]​

Noms de grands événements

Un enfant akan né pendant une période de prospérité et de bien-être général peut s’appeler Afriyie (venu au bon moment), Abayie (est bien arrivé), Antobrε (n’est pas venu pour connaître l’adversité), ou Sika (richesse). En revanche, les bébés nés pendant des périodes de pauvreté, de violence, de maladie et de mort, s’appellent Abεbrεsε (épreuves), Adiyia (a rencontré le chagrin), Antobam (n’est pas venu pour connaître de bons jours), ou, si le père est mort avant la naissance, Anto (n’est pas venu rencontrer).​ [2]​

Une fille bambara née le jour de la fête du N’Domo s’appelle Diango, mais si elle naît le jour de la célébration du Komo, elle s’appellera Konégué.​ [4]​

Parmi les akans, les bébés nés les jours de festivals ou de célébrations peuvent prendre le nom de la festivité en question : Odwira (festival de purification), Buronya (Noël), Yesu (Pâques), par exemple. ​ [2]​

Noms du lieu de naissance

Le lieu d’accouchement d’un bébé justifie aussi un prénom descriptif, comme les noms igbos Uzoahia ([né sur] le chemin du marché), et Enugu (sur la colline).​ [3]​

Chez les Akans, il est possible d’utiliser les noms de villes ou de villages dans ou près desquels l’enfant est né (Kumasi, Bekwae, Kokofu, et Mampɔn par exemple). Le petit peut aussi prendre le nom de lieux naturels, comme des lacs ou des rivières proches (Bosumtwe, Densu, Afram, Pra, Tano, etc.)​ [2]​

Noms socio-économiques

Certains prénoms ont à voir avec la situation économique de la famille d’un enfant, ou la profession principale des membres de la famille.

Gravure en noir et blanc d'une famille de cinq assis sur un banc, dos tourné. Les grands-parents sont à droite, et les parents à gauche. Entre les parents se trouve un petit enfant. A leurs pieds il y a un groupe de poules. Les parents africains peuvent donner à leurs enfants des prénoms qui reflètent leur situation socio-économique.
“La Famille” de John Biggers

Le peuple Edo a des prénoms comme Idemudia (je suis stabilisé financièrement), Abieyuwa (né dans la richesse), Adesuwa (né dans la prospérité).​ [1]​

On retrouve des prénoms similaires chez les Igbos, comme Akubueze (la fortune est roi), Udeafo (bruit du marché), Nwaobuako (enfant qui porte de la richesse).​ [3]​

Les Akans peuvent nommer leurs enfants Afriyie (est bien apparu), Abayie (est bien arrivé), ou Sika (richesse).​ [2]​

Dans la tradition yorouba, il y a des prénoms comme Owodunni (il est bon d’avoir de la fortune), Owoyemi (la fortune me va bien), Owolabi (la fortune est née), Olowolagba (les gens riches sont les aînés), Olowokere (les gens riches ne sont pas petits), Olowoniyi (la richesse est honorable), Olowoleni (la richesse est admirable), Ajewole (la prospérité est entrée dans notre maison), Ajenipa (la prospérité a des effets favorables), Ajeigbe (la prospérité ne sera jamais méconnue), Ajegunle (la prospérité est venue ou a atterri).​ [1]​

Les Yoroubas préfixent parfois les noms avec la profession principale de la famille. La progéniture de chasseurs reçoit souvent le préfixe Ode ; les familles de percussionnistes peuvent attacher Ayan à leurs noms ; Ade indique un membre de la famille royale ; Ola est la marque d’une famille riche ; et les enfants dont le nom commence par Ifa sont sans doute issus d’une famille de divinateurs. Avec ce système, le statut social des gens portant les prénoms suivants est immédiatement clair à leurs interlocuteurs : Ayanwale, Ifawole, Adewale, Olatunji, Adeyanju, pour n’en citer que quelques-uns.​ [1]​

Les bouffons du Mandé, en vertu de leur fonction sociale, reçoivent des noms comiques ou même repoussants à leurs naissances, comme Sekinkolon (vieux panier), Nyamakolon (pouvoir sans valeur), Tietemalo ou Malobali (sans honte).

Noms religieux ou spirituels

Les enfants peuvent aussi recevoir des prénoms sacrés, pour honorer les divinités en charge de leur destinée, particulièrement dans le contexte des religions traditionnelles.

Les nombreuses divinités de la religion des Yoroubas, par exemple, sont incorporées dans les prénoms suivants : Sangoyemi (je suis livré par Sango, dieu du tonnerre), Fabiyi (livré par Ifa, l’oracle), Ifagbamila (l’oracle me sauve et me bénit), Ifawole (l’oracle est revenu), Oyalana (Oya, déesse du Niger, a ouvert la voie), Osundina (Osun, déesse de l’eau, a bloqué la voie), Osunbunmi (don libre d’Osun), Osabunmi (don des orishas, des divinités), Abegunde (né pendant le festival Egungun).​ [1]​

De même, les Edos ont des prénoms liés à la spiritualité et à la religion traditionnelle, comme Erinmwingbovo (les esprits ne sont pas envieux des humains), Osarodin (Dieu est l’aîné), Osaro (Dieu existe), Okungbowa (le dieu de l’eau assure la prospérité), Ogunbo (Ogun, le dieu du fer, est favorable), Igbinosun (je cherche la protection d’Osun, dieu guérisseur).​ [1]​

Les Igbos infusent leurs prénoms de spiritualité traditionnelle, comme par exemple : Aniwela (l’esprit de la terre l’a apporté), Odeakosa (il est dans les mains d’Olisa, l’esprit d’abondance), Anizoba (laissez l’esprit continuer à défendre).​ [3]​

La croyance en une destinée personnelle peut aussi pousser les parents edos à choisir des prénoms tels qu’Ehiosu (l’esprit gardien qui guide), Aizehinomo (le destin d’un enfant n’est pas choisi par ses parents), Ehinnwenma (mon esprit gardien est bienveillant), et Aisagbonbuomwem (sa destinée n’est pas déterminée dans le monde).​ [1]​

Lithographe en noir et blanc d'une famille assise sur un banc, dos tourné. À gauche se trouvent les grands-parents, à droite les parents et deux enfants entre eux, qui jouent avec une ficelle. A leurs pieds se trouvent une plante et des poules. Les parents africains peuvent donner des prénoms à leurs enfants d'après les divinités qui veillent sur la famille.
“Famille de six” de John Biggers

D’autres noms font l’éloge du Dieu suprême, le dieu des dieux. Ce type de prénom est généralement acceptable également par les chrétiens et les musulmans, puisque le mot « dieu » s’applique non seulement au Dieu suprême de la religion traditionnelle, mais aussi au Dieu chrétien ou islamique.

Dans la langue igbo, il y a deux mots pour désigner Dieu : Chukwu et Chi. Ces deux mots sont incorporés dans les prénoms comme Chukwuemeka (Dieu a bien fait), Nwachukwu (fils de Dieu), Chika (Dieu est grand), Chibuike (Dieu est pouvoir), Chukwudi (Dieu est vivant) ou Chinonso (Dieu est proche).​ [3]​

Parmi les Yoroubas, les prénoms débutant par Olu– font référence au Tout-Puissant : Oluwamuiyiwa (Dieu a amené ceci) et Oluwaseyi (Dieu fait ça), par exemple.​ [1]​

Noms de réincarnation

La plupart des systèmes de croyances ouest-africaines connaissent le concept de la réincarnation. Certains noms lient l’âme et la vie d’un enfant à celles d’un ancêtre, pour les mettre sur la même voie, et ont une qualité prophétique.

Parmi les prénoms de réincarnation des igbos, on trouve Nnenna (mère du père), Nnenne (mère de la mère), et Nnanna (père du père).​ [3]​

Certains prénoms edos suggèrent un esprit ancestral réincarné, comme Iye (mère) et Iyorre (je suis parti(e) et revenue(e)).​ [1]​

Les Yoroubas ont des prénoms pour un enfant qui ressemble à l’un de ses grands-parents, comme Babatunde (père est revenu), Iyabode (mère est revenue), et Iyewande (ma mère est revenue pour moi).​ [1]​

Noms pour défier la mort

Lorsqu’une femme perd plusieurs de ses enfants en bas âge, que ce soit des mortinaissances, des fausses-couches, ou des morts de nourrisson, on imagine souvent que c’est le même enfant qui est sans cesse conçu par le couple pour naître et mourir rapidement. Un bon nom peut servir d’ancre pour séduire ou forcer l’enfant à rester en vie une fois pour toutes.

Dans ces cas-là, les Edos nomment le bébé Gumwendia (reste avec moi), Onaiwu (celui-ci ne mourra pas), ou Sonarae (laisse celui-ci).​ [1]​

Les prénoms igbos dans cette veine sont Onwubiko (Mort, je t’en supplie), Nonyem (reste avec moi), Ndukwe (si la Vie est d’accord).​ [3]​

Parmi les Yoroubas, on nomme de tels bébés Ikunmafayi (Mort, ne prends pas ceci), Kokumo (il ne mourra pas encore une fois), Biobaku (il est bon de ne pas mourir encore une fois), Arikuyeri (quelqu’un qui a échappé la mort), Jenriogbe (reste, que je puisse te porter), Durojaiye (ne meurs pas pour que tu puisses profiter de la vie), Malomo (ne repars pas), et Durosimi (attends, que tu puisses m’enterrer quand je meurs).​ [1]​

Lithographe en noir et blanc d'une famille de quatre assis sur un banc, dos tournés, qui s'embrassent. Un bon prénom peut dissuader la mort, pour qu'un enfant puisse vivre.
“La famille” de John Biggers

Les Akans croient que si l’on donne un prénom drôle ou déplaisant à un bébé piégé dans un tel cycle mortel, l’enfant aura sans doute trop de honte de se présenter de nouveau dans le monde des morts et sera forcé de rester dans celui des vivants. Et même si l’enfant ne montre aucun embarras, il y a de fortes chances que les esprits des morts soient à tel point outragés par un prénom aussi étrange qu’ils refusent de l’appeler pour les rejoindre dans le monde des esprits. C’est pourquoi certains enfants akans portent des prénoms tels que Sumina (ordures), Dɔnkɔ (esclave), Kaya (porteur de fardeau), et Adwengo (huile de noyaux de palme). Il y a aussi Agyegyesεm (fauteur de troubles), Saarabi (juste comme ça), Abirekyie (chèvre), et Asaaseasa (« la terre est finie », pour insinuer que si l’enfant meurt, il n’y a plus de place pour l’enterrer et qu’il sera donc laissé pour le repas des cannibales).​ [2]​

Pour des raisons similaires, des parents bwa ayant perdu leurs enfants précédents seront tentés de donner un prénom répulsif à leur fils nouveau-né, comme Dòfìó (tas de fumier), ‘Ànsin‑‘ó (panier abîmé) ou tout simplement Yènú‑mana (sans nom).​ [7]​

De même, les enfants bambaras nés après de nombreuses fausses-couches sont appelés Niaman (ordure inutile), Sagara (torchon), Mokho N’tafè (personne ne l’aime), ou encore Togotan (sans nom).​ [4]​

Noms d’éthiques et de valeurs

Un nom peut aussi refléter le cadre éthique d’une société entière et renforcer ses valeurs. Ceux qui portent de tels de noms ont la responsabilité de les respecter, et d’en être un exemple.

Chez les Edos, on peut trouver des prénoms comme Ekpen (bravoure), Egbenayalobele (travailler dur : « le chemin du succès est rude »), Aghaleladia (bonne conduite : « le comportement de quelqu’un est conditionné par ses camarades »), et Akugberetin (communauté : « l’unité fait la force »).​ [1]​

De même, les igbos peuvent choisir les noms Ikemefona (que ma force ne se perde pas), Ikeebunam (que la force ne me tue pas), Edekobi (ne pends pas ton cœur), Emenike (ne fais rien par la force), ou Ejike (on n’utilise pas le pouvoir pour faire des choses dans le monde).​ [3]​

Dans la société des Ewés, il y a des prénoms comme : Agbenyega (la vie est formidable), Gameli (il y a un temps pour tout).​ [1]​

Parmi les Yoroubas, on trouve les prénoms Akinwunmi (j’aime le courage), Akinlolu (le courage est grand), Akinyemi (le courage me va bien), Akintola (le courage est source de réjouissance), Omoluwabi (le vertueux), etc.​ [1]​

Dans certaines sociétés, les prénoms peuvent même refléter les aspects politiques de la culture, en particulier la suprématie des chefs et le droit de gouvernance. Les Edos, par exemple, ont des prénoms comme : Osagiobarre (le roi est ordonné par Dieu), Obasogie (le roi est plus grand), Aiguobasimwinoto (on ne dispute pas la propriété des terres avec le roi), et Obayanto (le roi est le propriétaire de toutes les terres).​ [1]​

Prénoms proverbiaux

Certains prénoms peuvent être bien plus énigmatiques que ceux présentés ci-dessus. On peut créer un nom depuis un proverbe, une expression, une prière, et la fin de la pensée ou de la phrase doit être devinée.

Par exemple, les igbos ont des prénoms dont le sens entier est implicite, comme : ​ [3]​

  • Chiegeonu : « Dieu n’écoute pas » [ce que disent les gens mal intentionnés]
  • Nkemjika : « celle que je possède vaut mieux » [que ce que je souhaite mais que je n’ai pas]
  • Udechukwu : « la réputation de Dieu » [était menacée mais il l’a défendue]
  • Uzuakpunwa : « le forgeron ne fait pas d’enfant » [c’est Dieu qui le fait]
  • Bosa : « si Dieu » [n’était pas là, les choses n’auraient pas si bien réussi]

Donner un nom

L’art de la dénomination est illustré dans les proverbes créés par les cultures ouest-africaines. Plusieurs dictons akan, comme ‘akoa yi de ne din nam’ (cet homme marche avec son nom) ou ‘wo din ben wo’ (ton nom est plus proche de toi) illustrent, sans conteste, ce qu’il y a dans un nom.​ [1]​

Mais un prénom n’est pas isolé, et les enfants ouest-africains en portent plusieurs, au moins trois. Souvent, les parents en choisissent un, et laissent les grands-parents, les amis, les devins, et la communauté, choisir les autres.

Le chercheur Kofi Agyekum a partagé les mots de l’ancien akan qui a effectué la cérémonie où sa fille, Afua Ataa Boakyewaa Agyekum, a reçu son nom à Kumasi en 1985 :​ [2]​

« Bébé, tu es la bienvenue dans ce monde. Reste plus longtemps, ne viens pas te montrer juste pour repartir. Tes mères et tes pères sont assemblés ici aujourd’hui pour te donner un nom. Le nom que nous te donnons est Afua Ataa Boakyewaa Agyekum. Tu t’appelles Afua parce que c’est le jour ou ton âme a décidé d’entrer dans ce monde. Nous te donnons le nom de ta grand-mère Afua Ataa. Ta grand-mère est Ataa parce qu’elle est née jumelle. Son vrai nom est Boakyewaa, la forme féminine de Boakye. Rappelle-toi que ta grand-mère est une jumelle et par conséquent une divinité et un saint personnage qui doit être vénéré. Compte tenu de ceci, viens et fais preuve d’une bonne conduite morale. De plus, nous attachons le nom de ton père Agyekum à ton nom. Suis les traces de ton père et viens et étudie sérieusement. Quand on dit eau, que ce soit eau, quand on dit boisson, que ce soit boisson. »

Sources et lecture complémentaire

  1. [1]
    Olatunji A. et al. « Personal Name as a Reality of Everyday Life: Naming Dynamics in Select African Societies ». JPAS [En ligne]. août 2015. Vol. 8, n°3, p. 72‑90. Disponible sur : < http://www.jpanafrican.org/docs/vol8no3/8.3-8-Olatunji.pdf >
  2. [2]
    Agyekum K. « The Sociolinguistic of Akan Personal Names ». NJAS [En ligne]. 2006. Vol. 15, n°2, p. 206‑235. Disponible sur : < http://www.njas.helsinki.fi/ >
  3. [3]
    Ugochukwu F. « La nomination en igbo – consécration et protection ». Journal des africanistes [En ligne]. 2011. Vol. 81, n°2, p. 245‑263. Disponible sur : < http://journals.openedition.org/africanistes/4714 >
  4. [4]
    « Baptême : Ces prénoms tirés des croyances ancestrales ». In : Maliweb [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2009. Disponible sur : < https://www.maliweb.net/category.php?NID=52693 > (consulté le 11 février 2019)
  5. [5]
    « Signification des prénoms Soninké ». In : Soninkara [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2006. Disponible sur : < http://www.soninkara.org/forum-soninkara/culture-soninke-culture-generale-f36/topic271.html > (consulté le 11 février 2019)
  6. [6]
    « Yeo & Kignaman-soro: les Noms et leurs significations chez les Sénoufos ». In : TiceduForum [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2013. Disponible sur : < http://www.ticeduforum.ci/yeo-kignaman-soro-les-noms-et-leurs-significations-chez-les-senoufos/ > (consulté le 11 février 2019)
  7. [7]
    Leguy C. « Noms de personne et expression des ambitions matrimoniales chez les Bwa du Mali ». Journal des africanistes [En ligne]. 2005. Vol. 75, n°2, p. 107‑128. Disponible sur : < https://journals.openedition.org/africanistes/129 >

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Gahi
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Gahi

Bonsoir,

Merci pour cet article très complet sur les prénoms.
Un apport d’une grande valeur dans ma quête d’information.
Je prépare un contenu vidéo sur le sujet.