Sahara, partie I : Naissance et évolution d’un désert

Pour la seconde partie de la série sur le Sahara, voir Traverser le désert.

La vaste étendue du plus grand désert chaud du monde, le Sahara, couvre une zone entre l’Atlantique et la Mer Rouge, approximativement de la taille des États-Unis ou de la Chine. Mais ses effets se font sentir bien au-delà de ses frontières : les tempêtes de sable s’acharnent sur les pays du Sahel et de la côte au sud. Le sable du Sahara traverse l’océan Atlantique pour fertiliser la forêt amazonienne, et la Méditerranée, pour créer des neiges oranges en Europe.

A quoi ressemble ce désert ? Comment ce désert a-t-il été formé ? A-t-il toujours été ce que nous connaissons aujourd’hui ?

Tassili Du Hoggar, dans les montagnes de l'Ahaggar mountains, dans le Sahara en Algérie.
Tassili Du Hoggar, Algérie, par George Steinmetz

Géographie d’un désert

Bien sûr, une telle superficie prête à un paysage varié. Les ergs, ou champ de dunes de sable, ne représentent qu’autour de 20% du désert. Ils se trouvent dans des dépressions où le sable qui vient de l’érosion d’autres régions s’accumule. Les ergs se déplacent souvent avec le vent : les trouver n’est pas toujours facile. Le reste de la région est composé de plaines poussiéreuses, de plateaux rocheux, de montagnes s’élevant à plus de 3000 mètres, et même de volcans.

Carte géographique du Sahara, ainsi que les climats de l'Afrique de l'Ouest et du Nord.
Géographie du Sahara et les climats alentours

Le désert reçoit moins de 100 millimètres de pluie par an, et son climat ne varie jamais : les saisons ne touchent que ses extrémités extérieures. Certains endroits sont naturellement plus arides que d’autres. Dans la République du Soudan, au Sahara oriental, l’évaporation est si intense que dans les rares moments où il pleut, l’eau n’atteint même pas le sol.

Le Tanezrouft est l’’une des parties les plus désolées du Sahara , une plaine stérile souvent appelée la « terre de la soif ». Il n’y a aucune plante, aucune vie animale : ses seuls habitants temporaires sont des nomades Touaregs. Une seule route traverse cette région, elle connecte la ville de Gao au Mali à Béchar en Algérie. Une escale de ravitaillement se trouvait le long de cette route, connue sous le nom de Bidon 5, ou Maurice Cortier. Le Tanezrouft se trouve entre les montagnes du Hoggar (ou Ahaggar) et l’erg Chech, sur les territoires du Mali, de l’Algérie et du Niger.

  • Erg s'élevent à plus de 1000 mètres dans le Ténéré, une partie du Sahara au Niger
    Erg s'élevant à plus de 1000 mètres dans le Ténéré, Niger, par Meteorite Recon.

Mais le désert n’est pas entièrement dépourvu de vie. Certaines plantes robustes arrivent à pousser, éparses et uniquement à certains endroits comme en bordure des massifs, ou près des oueds— des lits de rivières secs qui recueillent de l’eau de pluie lors des années de moussons exceptionnelles.

Aux endroits ou la pluie touche le sol, le désert assoiffé fleurit. Les plantes poussent, se reproduisent, et meurent, vivant parfois le cycle entier de leur vie dans l’espace d’une seule journée.

Aux plus hautes altitudes, dans le Tibesti ou les montagnes de l’Ahaggar, on peut trouver certaines plantes humides tropicales, cachées dans les fissures. Elles témoignent d’un  temps pas si éloigné, où le Sahara n’était pas aussi sec qu’il l’est maintenant…

Sahara jaune et vert

Lis du Sahara, une fleur délicate qui pousse dans le sable du Sahara.
Lis du Sahara (Androcymbium gramineum) par Stefan Heyne.

Avant 10 000 av. J.-C., le Sahara était un désert semblable à celui que nous connaissons aujourd’hui. Mais entre 10 000 et 4000 av. J.-C., le Sahara a subit un changement climatique considérable qui l’a rendu méconnaissable : il est devenu vert. Le niveau des eaux dans les lacs a monté, et a atteint son apogée vers 6000 av. J.-C. Le lac Tchad est devenu une véritable mer épicontinentale, d’une taille comparable à la mer Caspienne, qui couvrait une grande partie du sud du Sahara. Le sol, maintenant adéquatement arrosé, pouvait supporter une couverture végétale courte comme on le voit dans le Sahel aujourd’hui. Des animaux sauvages sont venus repeupler la région — y compris des éléphants, des rhinocéros, des girafes, des antilopes et des hippopotames —, ainsi que des humains. Les outils de pierres et les meules à aiguiser trouvées dans la région montrent que certains humains vivaient de grain grâce une forme d’agriculture. La plupart des gens d’alors, pourtant, étaient chasseurs-cueilleurs ou parfois pêcheurs. Datées de 6000 à 4000 av. J.-C., des œuvres d’art rupestres suggèrent que les habitants du Sahara savaient capturer, et même certainement domestiquer le bétail sauvage. Le mode de vie de cette région était semi-sédentaire: les populations ne se déplaçaient que pour une partie de l’année, et revenaient à la fin de la saison.

A partir de 4000 av. J.-C., la désertification du Sahara, qui avait commencée dans le nord, s’est intensifiée et s’est progressivement étendue  vers le sud. Au fur et à mesure que les animaux sauvages ont disparu du paysage, les habitants de la région ont commencé à compter de plus en plus sur leurs troupeaux  (de moutons, de chèvres, de vaches, etc.), ce qui leur a permis à la fois de s’assurer une sécurité alimentaire et de poursuivre leurs migrations entre leurs terres traditionnelles.

Après 3000 av. J.-C., les lacs et les marais ont commencé à se réduire et à disparaitre du paysage, emportant avec eux d’importantes ressources. Avec la disparition des réserves alimentaires aquatiques et une pénurie d’eau pour irriguer leurs cultures, les Sahariens ont dépendu plus que jamais de leur troupeaux. Mais ces animaux broutaient et piétinaient la couverture végétale. La coupe des arbres et les feux de brousse ont entraîné la transformation de la savane en une sorte de steppe puis de semi-désert. Faute de plantes pour garder la terre en place, le vent a petit à petit emporté les couches de terre, puis le sable dessous, transportant des particules qui émiettent petit à petit les roches  des montagnes, ce qui a crée encore plus de sable.

Au cours des deux mille ans suivants, les populations se sont dispersés à cause de la détérioration des conditions de vie. Certains groupes se sont retirés dans les massifs du désert, d’autres ont entièrement quitté la région, se déplaçant vers le nord au bord de la Méditerranée, vers le sud dans le Sahel et les savanes, et vers l’est dans la vallée du Nil.

Bien qu’accélérée par les activités humaines, la désertification du Sahara est une évolution naturelle de la région. Depuis que le désert est né, il a oscillé entre un Sahara vert et un Sahara jaune, sur un cycle d’à peu près 20 000 ans. Il est censé reverdir dans environ 15 000 ans.

Sahara jeune dans le Ténéré, Niger, avec le sable du erg soufflés vers le sud-ouest.
Sahara jaune dans le Ténéré, Niger, de l’Agence spatiale européenne.

Ces changements plus ou moins réguliers entre le jaune et le vert sont provoqués par l’inclinaison variable de la Terre dans son orbite autour du soleil. La variation de cette inclinaison change l’angle auquel la radiation solaire entre dans l’atmosphère, ce qui a un impact sur la météorologie de la planète. Lorsque l’hémisphère nord reçoit plus de soleil, les moussons s’intensifient assez pour arroser la région du Sahara, ce qui le rend vert. Quand l’inclinaison change, les moussons diminuent et la végétation disparait. Avec insuffisamment de plantes pour conserver de l’eau et la relâcher dans l’atmosphère, la pluie s’atténue jusqu’à arriver à un arrêt pratiquement complet.

Les autres régions de la planète ne sont pas aussi sensibles à l’inclinaison de la Terre, alors pourquoi le climat du Sahara est-il devenu si instable, si extrême ? Tout comme le désert n’a pas toujours été un désert, la région du Sahara n’a pas toujours été aussi capricieuse.

Naissance du Sahara

Il y a des millions d’années, cette région du monde était verte de façon permanente, avec un climat tropical similaire à celui de l’Afrique centrale. Les moussons arrosaient la terre en abondance et de manière fiable, ce qui a créé un environnement dans lequel les plantes tropicales ont pu prospérer.

Pour expliquer le développement du cycle jaune/vert du Sahara, des chercheurs ont initialement proposé l’idée que le Sahara que nous connaissons aujourd’hui est né il y a environ 3 à 3,5 millions d’années. Cette date correspond à la période de la première glaciation dans l’hémisphère nord, et au  début des cycles interglaciaires suivants. Lorsque beaucoup d’eau est emprisonnée dans les glaciers au nord, la mousson est repoussée vers le sud, ce qui expliquerait l’aridification du Sahara.

Mais en 2002, la découverte de dunes de sables fossiles au nord du lac Tchad, datant de 7 millions d’années, a remis cette explication en question. En 2014, une étude a montré, à travers des modèles climatiques modernes, que le Sahara est beaucoup plus vieux qu’on ne le pensait, et que la naissance d’un désert est étroitement lié à la disparition d’un océan.

Le désert du Sahara n’a jamais été submergé, mais il y a 40 millions d’années, il était près d’une immense mer épicontinentale. Cette grande mer, appelée Téthys, couvrait les régions de l’Europe de l’est et toute l’Asie de l’ouest. Au cours des dernières 40 millions d’années, la Téthys s’est rétrécie peu à peu à cause du mouvement des plaques tectoniques. De nos jours, les seuls reliquats de cette mer sont la mer Méditerranée, la mer Noire et la mer Caspienne. Au cours des millions d’années qui viennent, la mer Méditerranée disparaitra à son tour du fait du mouvement de la plaque tectonique africaine vers le nord.

A cause de sa grande taille, la mer Téthys avait un impact majeur sur le climat dans ses alentours, en particulier en ce qui concerne les moussons qu’elle produisait. Au fur et à mesure de son retrait, le paysage atmosphérique a changé : les moussons d’Inde et d’Asie se sont intensifiées, et celles d’Afrique ont été modifiées jusqu’à ce que certaines zones auparavant bien arrosées, comme le Sahara, soient devenues désertiques il y a environ 7 millions d’années. Ceci correspond à l’apparition des humains , il y a entre 7 et 2 millions d’années, et a sans doute eu un impact important sur l’évolution de notre espèce.

Représentation schématique de la mer Téthys et de l'émergence du désert du Sahara au cours des derniers 7 millions d'années.
Représentation schématique de la mer Téthys et du paléoclimat aux alentours (a) à l’Oligocène supérieur [27 à 23 millions d’années], (b) au Miocène inférieur [23 à 15 millions d’années], (c) au Miocène supérieur [15 à 7 millions d’années] et (d) aujourd’hui. Sur le schéma figurent la mer Téthys occidentale (WT), la mer Parathétys (PT), la mer proto-Méditerranée (PM) et la péninsule arabique (AP). Les hachures montrent les climats de steppe semi-aride (orange) et de désert aride (rouge). La ligne noire représente la moyenne de la zone de convergence intertropicale (ITCZ) simulée en été.

Combattre le désert

15 000 ans, c’est longtemps à attendre pour que le Sahara redevienne vert. Au fil des années et des siècles, il y a eu beaucoup de projets ambitieux pour transformer cette région aride en paradis végétal.

Une mer dans le Sahara

Vers la fin du XIXe siècle, les Français, qui resserraient leur emprise sur leurs colonies africaines à l’aube du partage de l’Afrique, avaient le projet ambitieux de créer une mer épicontinentale artificielle dans le désert. Apres le succès formidable du Canal de Suez, Ferdinand de Lesseps se sentait prêt à s’atteler à la tâche lorsque François Élie Roudaire, un géographe militaire dont la mission était de cartographier les parties les moins accessibles de l’Afrique du nord, lui proposa son idée en 1874.

Un grand lac ou une mer dans le Sahara augmenterait les précipitations grâce à l’évaporation, et réanimerait la végétation dans la région. Roudaire écrivit que « le Sahara est le cancer qui ronge l’Afrique. Nous ne pouvons pas le guérir, par conséquent, nous devons le noyer. »

Lorsque Roudaire alla sonder la région, ses découvertes furent consternantes: les anciens fonds marins qu’il comptait inonder étaient considérablement au-dessus du niveau de la mer. L’entreprise allait requérir beaucoup plus d’argent que prévu, pour un résultat plus modeste. Le gouvernement français abandonna le projet, et la compagnie privée que Roudaire créa fit très peu de progrès, et fut dissoute peu après sa mort. L’idée d’une mer dans le Sahara intrigua Jules Verne, qui écrivit un livre sur ce thème, L’invasion de la mer, en 1905.

Cette idée d’une mer Saharienne ne mourut toutefois jamais complètement. En 1919, l’idée germa d’insérer des canaux dans l’intérieur de la Tunisie. D’autres versions du concept continuèrent à faire leur apparition en France jusqu’aux années 1950. Les américains proposèrent l’utilisation d’explosifs nucléaires pour créer un lac artificiel en Tunisie dans la dépression de Qattara, une idée qui a encore été considérée il y a peu de temps.

La Grande muraille verte

Image d'une main qui plante de jeunes arbres dans le Sahara lors du projet de la Grande Muraille Verte.
Plantation de jeunes arbres. Photographie: Tony Karumba.

Plus récemment est apparue l’idée d’une Grande Muraille Verte qui viendrait clôturer le Sahara, afin de combattre le réchauffement climatique, la désertification, la sécheresse et la famine.

A l’origine conçu comme la plantation une ligne d’arbres du Sénégal à Djibouti, pour empêcher le désert de déborder au sud, le projet a changé de cap. Le consensus scientifique affirme que malgré des tempêtes de sable plus sévères, le Sahara ne s’étend pas vers le sud, mais qu’au contraire, la frontière Sahel-Sahara se retire vers le nord. Sans irrigation et sans protection, plus de 80% des arbres plantés au début du projet se sont asséchés en deux mois. Mais au Niger, les cultivateurs locaux ont repris possession d’arbres et les ont soignés par eux-mêmes, sans l’appui du gouvernement. Les techniques restauratrices qu’ils ont utilisées ont sauvé près de 200 millions d’arbres, et les cultures plantées à leur pieds ont produit assez de nourriture pour 2,5 millions d’individus.

Cet exemple éclatant de restauration environnementale citoyenne a poussé l’initiative de la Grande Muraille Verte à se concentrer moins sur la foresterie et plus sur le soutien aux communautés locales, en particulier aux agriculteurs. Aujourd’hui, la muraille n’est plus une simple lignée d’arbres, mais une mosaïque de végétation indigène robuste qui peut freiner les tempêtes de sable et augmenter les précipitations, et ainsi assurer une sécurité alimentaire tout en protégeant l’héritage culturel des populations locales. Plus de 20 pays dans la région Sahélo-Saharienne se sont groupés sous cette initiative, le Sénégal étant celui qui a effectué le plus de progrès.

Sources et lectures complémentaires

Livres et articles :

Web :

Podcast :

  • Martin, N. (2018, 29 mars). Sahara : une histoire d’eau (avec Contoux, C., Lézine, A.-M. & Ramstein, G.). Récupéré 13 juillet, 2018, de France Culture: La Méthode Scientifique.
avatar
5000
  S’abonner  
Notifier de