Sahara, partie II : Traverser le désert

Pour la première partie de la série sur le Sahara, voir Naissance et évolution d’un désert.

La dureté des conditions du désert du Sahara tel que nous le connaissons aujourd’hui a empêché un contact important entre l’Afrique du Nord et ses voisins du sud pendant très longtemps. Avant l’introduction du dromadaire, les gens ont entrepris le voyage à pied ou à dos d’ânes, mais c’était si ardu et dangereux que le commerce transsaharien sur une grande échelle était impossible.

Photographie d'un panneau d'avertissement bleu illustré avec un dromadaire dans le désert du Sahara en Tunisie.
Panneau de passage de dromadaires dans le Sahara Tunisien. Photographie de Johnny Africa.

Survivre le désert

Dans les meilleures des circonstances, avec un rationnement strict, il est possible de survivre avec un minimum d’un litre d’eau par jour dans le Sahara. Mais une consommation normale porte cette exigence à 4,5 litres par jour. Une bonne connaissance de l’emplacement des oasis, des points d’eau et des oueds était donc d’une importance capitale à la survie. Comme des matelots, les nomades du désert ont développé un système de navigation en utilisant le ciel de nuit et ses constellations afin de déterminer la direction à suivre et la distance à parcourir pour atteindre sains et saufs le rivage du désert, le Sahel — en Arabe sāḥil veut dire “rivage, côte, littoral” dans un sens figuratif.

Image d'un homme Tuareg allongé dans le sable au sommet d'une dune dans le désert du Sahara.
Un repos bien mérité dans le Sahara, en Algérie. Photographie de Evan Cole.

Les Touaregs et les Berbères nomades sont ceux qui ont régulièrement entrepris le voyage. Leurs vêtements sont bien adaptés aux conditions arides du Sahara.

De longues robes ou tuniques amples permettent à l’air de circuler autour du corps, ce qui le rafraîchit tout en protégeant la peau des rayons nocifs du soleil. Des habits plus sombres sont même préférés dans le désert parce que, même si une étoffe foncée absorbe plus de chaleur du soleil, elle absorbe aussi de la chaleur du corps. Tant que l’air peut circuler, la couleur du vêtement ne joue pas un rôle crucial. Plusieurs couches de vêtements contribuent aussi à ralentir l’évaporation de la sueur, et à retenir de l’humidité si précieuse, ce qui garde le corps hydraté.

Photo d'un homme touareg servant le thé dans sa tente dans le désert du Sahara.
Thé Touareg, photographe inconnu

Les coiffures traditionnelles des hommes Touareg, le tagelmust ou le cheche, sont de longues bandes de tissus indigo, qui enveloppent la tête comme un turban qui couvre le visage entier à part les yeux. Ceci apporte non seulement une protection contre le soleil, mais aussi contre l’inhalation de particules de sable portées par le vent.

Un abri est également vital à la survie dans le désert. Les Sahariens érigent des tentes — faites de cuir de chèvre, de lin, de nattes ou de vieux habits — à la fois pour créer l’ombre nécessaire pendant la chaleur intense de l’après-midi, et  pour garder la chaleur lorsque les températures chutent la nuit. Les entrées de ces habitats temporaires sont souvent orientées vers le sud pour protéger ses habitants des vents du nord.

Boire du thé bouillant dans un environnement si caniculaire semble contre-intuitif, mais la sueur excessive déclenchée par l’ingestion de quelque chose de chaud s’évapore très rapidement dans le désert, ce qui permet au corps de se rafraîchir.

La voie terrestre

Dans le passé lointain, les voyageurs ne pouvaient qu’entreprendre le long trajet à travers le Sahara à pied, ou avec des caravanes d’ânes et de bœufs. L’arrivée des chevaux et des dromadaires, qui ne sont pas indigènes à l’Afrique, allaient faciliter le voyage.

Chevaux et chars

Art rupestre du Tassili n'Ajjer, dans le désert Saharien en Algérie du sud-ouest. Peinture de deux chevaux gallopant vers la gauche qui tirent un char avec un aurige qui porte une jupe et tient quatre rênes.
Art rupestre illustrant un char tiré par deux chevaux au Tassili n’Ajjer, dans le Sahara au sud-ouest de l’Algérie. (Source: Trust for African Rock Art)

Les chevaux ont été les premiers à être introduits en Afrique via l’Egypte, et les gens de la vallée du Nil les ont adoptés, ainsi que les chars de guerre, aux environs de 1600 av. J.-C. Au XIIIe siècle av. J.-C., le cheval est apparu en Libye et s’est répandu aux régions alentours, y compris dans certaines parties du désert comme le Tassili n’Ajjer autour de 1000 av. J.-C. L’art rupestre montre que ces chevaux étaient très petits, probablement des poneys Shetland. Leur petite stature ne leur permettait pas de supporter beaucoup de poids sur leurs dos, et ils n’étaient donc pas montés, mais attelés deux à deux à un char léger pouvant supporter deux personnes.

Une ligne de sites d’art rupestre, comprenant des illustrations de chars tirés par des chevaux, retrace les routes probables qu’ils ont empruntées pour traverser le désert. Ces “chemins de chars” n’étaient pas des routes dans le sens moderne, mais une série de pistes parallèles allant d’un point d’eau à un autre tout en évitant les terrains rocheux et ensablés et en préférant les terrains plats qui étaient plus faciles à négocier avec les chars. Ceux-ci étaient fragiles et ne pouvaient probablement pas servir au voyage entier d’un bout à l’autre du Sahara. Les libyco-berbères qui savaient comment construire et réparer les chars ont sans doute patrouillé le désert avec des montures fraîches et du bois, prêts à prêter leur savoir aux voyageurs.

Carte des pistes des chars tirés par des chevaux à travers le désert du Sahara, retracés grâce à la présence de sites d'art rupestre illustrant les chariots.
Carte des chemins de chars à travers le Sahara. Source: The Cambridge History of Africa, Vol 2, 1978

Des chevaux si petits et des chars si légers n’ont pas pu être très utiles pour amener des quantités importantes de marchandises. Ils étaient probablement conduits par des individus riches ou qui jouissaient de charges importantes, soit par plaisir, soit pour signaler leur prestige. Les chefs ou les riches marchands étaient sans doute accompagnés de caravanes d’ânes et de bœufs pour faire du commerce au nom des marchands carthaginois ou romains.

Dromadaires

L’absence de fossiles camélidés, ou de représentation de dromadaires dans l’art rupestre avant le  Ier siècle apr. J.-C., indique que les dromadaires ne sont pas indigènes à l’Afrique. En effet, nous savons maintenant que les dromadaires sont originaires d’Amérique du Nord, où ils ont vécu et évolué pendant des millions d’années avant de traverser le pont terrestre de Béring jusqu’en Asie. C’est en Asie centrale qu’ils ont été domestiqués, et, ils ont été introduits avec le commerce en Afrique du Nord au Ier siècle.

Art rupestre d'un homme chevauchant un dromadaire dans le désert du Sahara au Chad.
Art rupestre d’un homme chevauchant un dromadaire au Chad. (Source: Trust for African Rock Art)

Avec l’apparition du dromadaire, le Sahara a enfin sa bête de somme idéale. Surnommés les “navires du désert”, les dromadaires sont beaucoup plus robustes que les ânes, les bœufs ou les chevaux. Ils peuvent porter une cargaison considérable, de 125 à 150 kg, sur de longues distances, avec des étapes de 25 à 30 km par jour. Si nécessaire, ils peuvent même couvrir une distance de 150 km en un seul jour, à condition qu’on leur donne ensuite assez de temps pour récupérer. De plus, l’animal est capable de se priver d’eau pendant plusieurs jours, même s’il en boit d’énormes quantités lorsqu’il en a l’occasion, et peut se contenter d’eau saumâtre. Il parvient à survivre avec la végétation éparse qu’offre le désert, et sait très bien se protéger du sable râpeux avec ses double couches de cils et sa capacité à fermer ses narines.

Avec l’arrivée d’un animal aussi adaptable, le commerce transsaharien a pu s’établir et prospérer. Bien sûr, il y a un côté plus sombre dans l’usage des dromadaires : armés de cette monture rapide, parfaitement adaptée à l’environnement, les sahariens ont acquis la capacité de lancer des raids de capture d’esclaves dans les territoires tribaux du Sahel. Les forces militaires du Maghreb, préférant toujours les chevaux, n’ont pas négligé pour autant l’animal du désert, et ont formé des auxiliaires de dromadaires. Le dromadaire est donc devenu non seulement l’outil du commerçant, mais aussi celui du soldat et du brigand.

La voie maritime

Le Sahara est bordé par l’Atlantique. Alors pourquoi, avant l’arrivée des dromadaires, les marchands n’ont-ils pas contourné le désert en prenant la mer ? Il aurait suffit d’une croisière très courte, seulement 18 jours, pour naviguer le long de la côte, du Maroc au Sénégal. Les Carthaginois, qui occupaient le littoral de l’Afrique du Nord autour des années 250, sont allés à la voile jusqu’aux Îles Canaries à l’ouest. En principe, les navires de l’époque classique auraient été très capables d’entreprendre ce voyage avec assez de nourriture et d’eau. Alors pourquoi ne se sont-ils jamais aventurés plus au sud ?

La première raison était le manque d’intérêt. S’ils en jugeaient par les quelques produits qui arrivaient à travers le Sahara à cette époque — un peu d’ivoire, quelques pierres précieuses, quelques animaux exotiques pour les cirques, et quelques médicaments rares —, les terres du sud n’avaient pas l’air d’être très riches. L’or, sans doute, aurait été une grande motivation pour entreprendre le trajet, mais les Carthaginois ignoraient que l’Afrique de l’Ouest allait s’avérer en être si riche dans les siècles à venir. Nous ne sommes même pas certains que les Ouest-Africains eux-mêmes exploitaient les zones aurifères à ce moment-là.

Mais la raison la plus dissuasive était liée aux vents. Les matelots de l’époque classique avaient accès à deux types de navires: l’un était large et trapu avec une voile carrée et un aviron de gouverne, alors que l’autre était une galère propulsée par des rames. À cause du nombre de rameurs requis, jusqu’à cinquante par bateau, seuls les individus très riches et les flottes militaires avaient les moyens d’acquérir des galères. Le voyage vers le sud du Maroc et la rivière du Sénégal aurait été sans heurts et les rameurs auraient pu se détendre en laissant le vent du nord pousser leur navire. Mais ce même vent aurait interdit le voyage de retour; même les galères les plus onéreuses, aux équipages les plus nombreux, n’auraient pas pu faire de progrès vers le nord dans ces conditions.

Sources et lectures complémentaires

Livres et articles :

  • [Anglais] Mauny, R. (1978). Trans-Saharan contacts and the Iron Age in West Africa. In J. D. Fage, & R. Oliver (Éds.), The Cambridge History of Africa, Vol 2 (pp. 272–341). Cambridge, United Kingdom: Cambridge University Press.

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